Œuvres complètes, 1851· Odes
La grandeur de l’homme
Quand Dieu, du haut du ciel,‖ a promené sa vueSur ces mondes divers,‖ semés dans l’étendue,Sur ces nombreux soleils,‖ brillans de sa splendeur,Il arrête les yeux‖ sur le globe où nous sommes :Il contemple les hommes,Et dans notre âme enfin‖ va chercher sa grandeur.
Apprends de lui, mortel,‖ à respecter ton être.Cet orgueil généreux‖ n’offense point ton maître :Sentir ta dignité,‖ c’est bénir ses faveurs ;Tu dois ce juste hommage‖ à sa bonté suprême :C’est l’oubli de toi-mêmeQui, du sein des forfaits,‖ fit naître tes malheurs.
Mon âme se transporte‖ aux premiers jours du mondeEst-ce là cette terre,‖ aujourd’hui si féconde ?Qu’ai-je vu ? des déserts,‖ des rochers, des forêts :Ta faim demande au chêne‖ une vile pâture ;Une caverne obscureDu roi de l’univers‖ est le premier palais.
Tout naît, tout s’embellit‖ sous ta main fortunée :Ces déserts ne sont plus,‖ et la terre étonnéeVoit son fertile sein‖ ombragé de moissons.Dans ces vastes cités‖ quel pouvoir invincibleDans un calme paisibleDes humains réunis‖ endort les passions ?
Le commerce t’appelle‖ au bout de l’hémisphère ;L’Océan, sous tes pas,‖ abaisse sa barrière ;L’aimant, fidèle au nord,‖ te conduit sur ses eaux ;Tu sais l’art d’enchaîner‖ l’Aquilon dans tes voiles ;Tu lis sur les étoilesLes routes que le ciel‖ prescrit à tes vaisseaux.
Séparés par les mers,‖ deux continens s’unissent ;L’un de l’autre étonnés,‖ l’un de l’autre jouissent ;Tu forces la nature‖ à trahir ses secrets ;De la terre au soleil‖ tu marques la distance,Et des feux qu’il te lanceLe prisme audacieux‖ a divisé les traits.
Tes yeux ont mesuré‖ ce ciel qui te couronne ;Ta main pèse les airs‖ qu’un long tube emprisonne ;La foudre menaçante‖ obéit à tes lois ;Un charme impérieux,‖ une force inconnueArrache de la nueLe tonnerre indigné‖ de descendre à ta voix.
O prodige plus grand !‖ ô vertu que j’adore !C’est par toi que nos cœurs‖ s’ennoblissent encore :Quoi ! ma voix chante l’homme,‖ et j’ai pu t’oublier !Je célèbre avant toi…‖ Pardonne, beauté pure ;Pardonne cette injure :Inspire-moi des sons‖ dignes de l’expier.
Mes vœux sont entendus :‖ ta main m’ouvre ton temple ;Je tombe à vos genoux,‖ héros que je contemple,Pères, époux, amis,‖ citoyens vertueux :Votre exemple, vos noms,‖ ornement de l’histoire,Consacrés par la gloire,Élèvent jusqu’à vous‖ les mortels généreux.
Là, tranquille au milieu‖ d’une foule abattue,Tu me fais, ô Socrate,‖ envier ta ciguë ;Là, c’est ce fier Romain,‖ plus grand que son vainqueur ;C’est Caton sans courroux‖ déchirant sa blessure :Son âme libre et pureS’enfuit loin des tyrans‖ au sein de son auteur.
Quelle femme descend‖ sous cette voûte obscure ?Son père dans les fers‖ mourait sans nourriture.Elle approche… ô tendresse !‖ amour ingénieux !De son lait… se peut-il ?‖ oui, de son propre pèreElle devient la mère :La nature trompée‖ applaudit à tous deux.
Une autre femme, hélas !‖ près d’un lit de tristesse,Pleure un fils expirant,‖ soutien de sa vieillesse ;Il lègue à son ami‖ le droit de la nourrir :L’ami tombe à ses pieds,‖ et, fier de son partage,Bénit son héritage,Et rend grâce à la main‖ qui vient de l’enrichir.
Et si je célébrais‖ d’une voix éloquenteLa vertu couronnée‖ et la vertu mourante,Et du monde attendri‖ les bienfaiteurs fameux,Et Titus, qu’à genoux‖ tout un peuple environne,Pleurant au pied du trôneLe jour qu’il a perdu‖ sans faire des heureux ?
Oui, j’ose le penser,‖ ces mortels magnanimesSont honorés, grand Dieu !‖ de tes regards sublimes.Tu ne négliges pas‖ leurs sublimes destins ;Tu daignes t’applaudir‖ d’avoir formé leur être,Et ta bonté peut-êtrePardonne en leur faveur‖ au reste des humains.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (70 de 12, 14 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a vue / l’étendue féminine, classiqueb splendeur / grandeur masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiquea être / maître féminine, classiqueb faveurs / malheurs masculine, classiquec suprême / toi-même féminine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb forêts / palais masculine, classiquec pâture / obscure féminine, classiquea fortunée / étonnée féminine, classiqueb moissons / passions masculine, classiquec invincible / paisible féminine, classiquea l’hémisphère / barrière féminine, classiqueb eaux / vaisseaux masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiquea s’unissent / jouissent féminine, classiqueb secrets / traits masculine, classiquec distance / lance féminine, classiquea couronne / emprisonne féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquec inconnue / nue féminine, classiquea j’adore / encore féminine, classiqueb t’oublier / l’expier masculine, classiquec pure / injure féminine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb vertueux / généreux masculine, classiquec l’histoire / gloire féminine, classiquea abattue / ciguë féminine, classiqueb vainqueur / auteur masculine, classiquec blessure / pure féminine, classiquea obscure / nourriture féminine, classiqueb ingénieux / deux masculine, classiquec père / mère féminine, classiquea tristesse / vieillesse féminine, classiqueb nourrir / l’enrichir masculine, classiquec partage / héritage féminine, classiquea éloquente / mourante féminine, classiqueb fameux / heureux masculine, classiquec environne / trône féminine, classiquea magnanimes / sublimes féminine, équivalenteb destins / humains masculine, classiquec être / peut-être féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources