Œuvres complètes, 1851· Odes
Les volcans
Éclaire, échauffe mon génie,Muse de la terre et des cieux ;Conduis-moi, sublime Uranie,Vers ces abîmes pleins de feux,De l’enfer soupiraux horribles,Arsenaux profonds et terriblesOù, dans un cahos éternel,Des élemens la sourde guerreForme, allume, lance un tonnerrePlus affreux que celui du ciel.
Quels torrens épais de fumée !La terre ouverte sous mes pasVomit une cendre enflammée :L’antre mugit… Dieux ! quels éclats !Des roches dans l’air élancéesRetombent, roulent, dispersées.Je m’arrête glacé d’effroi…Un fleuve de feu, de bitume,Couvre d’une bouillante écumeLeurs débris poussés jusqu’à moi.
Monts altiers, voisins des orages,Qui recélez dans votre seinLes fleuves, enfans des nuages ;Et les rendez au genre humain,C’est dans vos cavernes profondesQue du feu, de l’air et des ondesFermente la sédition.Au fond de cet abîme immenseJe vois la nature en silenceMéditer sa destruction.
L’esclave qui brise la pierre,Et qui cherche l’or dans vos flancs,Sent les fondemens de la terreS’ébranler sous ses pas tremblans.Il palpite, écoute, frissonne ;Mais le trépas en vain l’étonne,La rage ranime ses sens :Il pardonne au fléau terribleQui va sous un débris horribleÉcraser ses cruels tyrans.
Dieu ! quelle avarice intrépide !L’antre pousse un reste de feux :Une foule imprudente, avide,Accourt d’un pas impétueux.Voyez-les d’une main tremblante,Sous une lave encor fumante,Chercher ces métaux détestés,Et, sur le salpêtre et le souffre,Des ruines même du gouffre,Bâtir de superbes cités.
Mortel, qui du sort en colèreGémis d’épuiser tous les coups,Sans doute le ciel moins sévèrePouvait te voir d’un œil plus doux.Mais de la nature en furieTu surpasses la barbarie ;De tes maux déplorable auteur,C’est la rage qui les consomme,Et l’homme est à jamais pour l’hommeLe fléau le plus destructeur.
Quand ce globe a craint sa ruine,Quand des feux voisins des enfersGrondaient de Lisbonne à la ChineEt soulevaient le sein des mers,Les assassinats de la guerreDésolaient, saccageaient la terre ;Vous ensanglantiez les volcans ;Et vous égorgiez vos victimesSur les bords fumans des abîmesQui vous engloutissaient vivans.
Eh quoi ! tandis que je frissonne,Vous allumez pour les combatsCes volcans, effroi de Bellone,Ces foudres cachés sous ses pas !Contre la terre consternéeQuand la nature est déchaînée,Vous l’imitez dans ses horreurs ;Et le plus affreux phénomèneDont frémisse la race humaineSert de modèle à vos fureurs !
Que ne puis-je, arbitre des ombres,Forçant les portes du trépas,Évoquer des royaumes sombresTous les morts de tous les climats ;A chacun d’eux si j’osais dire :Un Dieu t’ordonne de m’instruireQui t’a conduit au noir séjour ?Presque tous, homme impitoyable !Ils répondraient : C’est mon semblableDont la main m’a privé du jour.
Ah ! jetez ces coupables armes ;De vous-mêmes prenez pitié :Connaissez, éprouvez les charmesDe l’amour et de l’amitié !Que la force, que la puissance,Nobles soutiens de l’innocence,Ne servent plus à l’opprimer.Écartez la guerre inhumaine,Et ne vouez plus à la haineLe moment de vivre et d’aimer.
Versification
- Forme
- 10 dizains (strophes variées)
- Rimes
- 8(ababccdeed) 2(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a génie / Uranie féminine, classiqueb cieux / feux masculine, classiquec horribles / terribles féminine, classiqued éternel / ciel masculine, classiquee guerre / tonnerre féminine, classiquea fumée / enflammée féminine, classiqueb pas / éclats masculine, classiquec élancées / dispersées féminine, classiqued d’effroi / moi masculine, classiquee bitume / écume féminine, classiquea orages / nuages féminine, classiqueb sein / humain masculine, classiquec profondes / ondes féminine, classiqued sédition / destruction masculine, classiquee immense / silence féminine, classiquea pierre / terre féminine, classiqueb flancs / tremblans masculine, classiquec frissonne / l’étonne féminine, classiqueb sens / tyrans masculine, classiqued terrible / horrible féminine, classiquea intrépide / avide féminine, classiqueb feux / impétueux masculine, classiquec tremblante / fumante féminine, classiqued détestés / cités masculine, classiquee souffre / gouffre féminine, classiquea colère / sévère féminine, classiqueb coups / doux masculine, classiquec furie / barbarie féminine, classiqued auteur / destructeur masculine, classiquee consomme / l’homme féminine, classiquea ruine / Chine féminine, classiqueb enfers / mers masculine, classiquec guerre / terre féminine, classiqued volcans / vivans masculine, classiquee victimes / abîmes féminine, classiquea frissonne / Bellone féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquec consternée / déchaînée féminine, classiqued horreurs / fureurs masculine, classiquee phénomène / humaine féminine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb trépas / climats masculine, classiquec dire / m’instruire féminine, classiqued séjour / jour masculine, classiquee impitoyable / semblable féminine, classiquea armes / charmes féminine, classiqueb pitié / l’amitié masculine, classiquec puissance / l’innocence féminine, classiqueb l’opprimer / d’aimer masculine, classiqued inhumaine / haine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources