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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies diverses, 1797‑1827

XIV. Les malheurs de la révolution

François-René de Chateaubriand· 11 dizains, octosyllabes, 110 vers

Paris, 1813.

Sors des demeures souterraines,Néron, des humains le fléau !Que le triste bruit de nos chaînesTe réveille au fond du tombeau.Tout est plein de trouble et d’alarmes :Notre sang coule avec nos larmes ;Ramper est la première loi :Nous traînons d’ignobles entraves ;On ne voit plus que des esclaves :Viens : le monde est digne de toi.

Ils sont dévastés dans nos templesLes monuments sacrés des rois :Mon œil effrayé les contemple ;Je tremble et je pleure à la fois.Tandis qu’une fosse communeDes grandeurs et de la fortuneReçoit les funèbres lambeaux,Un spectre, à la voix menaçante,A percé la tombe récenteQui dévora les vieux tombeaux.

Sa main d’une pique est armée :Un bonnet cache son orgueil ;Par la mort sa vue est charmée :Il cherche un tyran au cercueil.Courbé sur la poudre insensible,Il saisit un sceptre terribleQui du lis a flétri la fleur,Et d’une couronne gothiqueChargeant son bonnet anarchique,Il se fait roi de la douleur.

Voilà le fantôme suprême,Français, qui va régner sur vousDu républicain diadèmePortez le poids léger et doux.L’anarchie et le despotisme,Au vil autel de l’athéisme,Serrent un nœud ensanglanté,Et s’embrassant dans l’ombre impure,Ils jouissent de la tortureDe leur double stérilité.

L’échafaud, la torche fumante,Couvrent nos campagnes de deuil.La Révolution béanteEngloutit le fils et l’aïeul.L’adolescent qu’atteint sa rageVa mourir au champ du carnageOu dans un hospice exilé ;Avant qu’en la tombe il s’endorme,Sur un appui de chêne ou d’orme,Il traîne un buste mutilé.

Ainsi quand l’affreuse ChimèreApparut non loin d’Ascalon,En vain la tendre et faible mèreCacha ses enfants au vallon.Du Jourdain les roseaux frémirent ;Au Liban les cèdres gémirent,Les palmiers à Jézeraël,Et le chameau laissé sans guides,Pleura dans les sables aridesAvec les femmes d’Ismaël.

Napoléon de son génieEnfin écrase les pervers ;L’ordre renaît : la France unieReprend son rang dans l’univers.Mais, géant, fils aîné de l’homme,Faut-il d’un trône qu’on te nommeUsurpateur ? Mal fécondé,L’illustre champ de ta victoireDevait-il renier la gloireDu vieux Cid et du grand Condé ?

Racontez, nymphes de Vincenne,Racontez des faits inouïs,Vous qui présidiez sous un chêneA la justice de Louis !Oh ! de la mort chantre sublime.Toi qui d’un héros magnanimeRends plus grand le grand souvenir,Quels cris aurais-tu fait entendre,Si, quand tu pleurais sur sa cendre,Ton œil eût sondé l’avenir ?

Le vieillard-roi dont la clef sainteDe Rome garde les débrisN’a pu, dans l’éternelle enceinte,A son front trouver des abrisOn peut charger ses mains débilesDe fers ingrats, mais inutiles,Car il reste au juste nouveauLa force de sa croix divine,Et de sa couronne d’épine,Et de son sceptre de roseau.

Triomphateur, notre souffranceSe fatigue de tes lauriers ;Loin du doux soleil de la FranceDevais-tu laisser nos guerriers ?La Duna, que tourmente Éole,Au Neptune inconnu du pôleRoule leurs ossements blanchis,Tandis que le noir BorysthèneVa conter le deuil de la SeineAux mers brillantes de Colchis.

A l’avenir ton âme aspire ;Avide encore du passé,Tu veux Memphis ; du temps l’empirePar l’aigle sera traversé.Mais, Napoléon, ta mémoireNe se montrera dans l’histoireQue sous le voile de nos pleurs :Lorsqu’à t’admirer tu m’entraînes,La liberté me dit ses chaînesLa vertu m’apprend ses douleurs.

Versification

Forme
11 dizains (dizains)
Rimes
11(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
11 dizains
Mots à la rime
a souterraines / chaînes féminine, classiqueb fléau / tombeau masculine, classiquec d’alarmes / larmes féminine, classiqued loi / toi masculine, classiquee entraves / esclaves féminine, classiquea temples / contemple féminine, non classiqueb rois / fois masculine, classiquec commune / fortune féminine, classiqued lambeaux / tombeaux masculine, classiquee menaçante / récente féminine, classiquea armée / charmée féminine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, classiquec insensible / terrible féminine, classiqued fleur / douleur masculine, classiquee gothique / anarchique féminine, classiquea suprême / diadème féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquec despotisme / l’athéisme féminine, classiqued ensanglanté / stérilité masculine, classiquee impure / torture féminine, classiquea fumante / béante féminine, classiqueb deuil / l’aïeul masculine, classiquec rage / carnage féminine, classiqued exilé / mutilé masculine, classiquee s’endorme / d’orme féminine, classiquea Chimère / mère féminine, classiqueb d’Ascalon / vallon masculine, classiquec frémirent / gémirent féminine, classiqued Jézeraël / d’Ismaël masculine, classiquee guides / arides féminine, classiquea génie / unie féminine, classiqueb pervers / l’univers masculine, classiquec l’homme / nomme féminine, classiqued fécondé / Condé masculine, classiquee victoire / gloire féminine, classiquea Vincenne / chêne féminine, classiqueb inouïs / Louis masculine, classiquec sublime / magnanime féminine, classiqued souvenir / l’avenir masculine, classiquee entendre / cendre féminine, classiquea sainte / enceinte féminine, classiqueb débris / abris masculine, classiquec débiles / inutiles féminine, classiqued nouveau / roseau masculine, classiquee divine / d’épine féminine, classiquea souffrance / France féminine, classiqueb lauriers / guerriers masculine, classiquec Éole / pôle féminine, classiqued blanchis / Colchis masculine, équivalentee Borysthène / Seine féminine, classiquea aspire / l’empire féminine, classiqueb passé / traversé masculine, classiquec mémoire / l’histoire féminine, classiqued pleurs / douleurs masculine, classiquee m’entraînes / chaînes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· numérisation poesies.net· Sources