Œuvres poétiques, 1790· Élégies antiques
I. Le Jeune Malade
APOLLON, dieu sauveur,‖ dieu des savants mystères,Dieu de la vie, et dieu‖ des plantes salutaires,Dieu vainqueur de Python,‖ dieu jeune et triomphant,Prends pitié de mon fils,‖ de mon unique enfant !Prends pitié de sa mère‖ aux larmes condamnée,Qui ne vit que pour lui,‖ qui meurt abandonnée,Qui n’a pas dû rester‖ pour voir mourir son fils !Dieu jeune, viens aider‖ sa jeunesse. Assoupis,Assoupis dans son sein‖ cette fièvre brûlanteQui dévore la fleur‖ de sa vie innocente.Apollon ! si jamais,‖ échappé du tombeau,Il retourne au Ménale‖ avoir soin du troupeau,Ces mains, ces vieilles mains‖ orneront ta statueDe ma coupe d’onyx‖ à tes pieds suspendue ;Et, chaque été nouveau,‖ d’un jeune taureau blancLa hache à ton autel‖ fera couler le sang.
« Eh bien, mon fils, es-tu‖ toujours impitoyable ?Ton funeste silence‖ est-il inexorable ?Enfant, tu veux mourir ?‖ Tu veux, dans ses vieux ans,Laisser ta mère seule‖ avec ses cheveux blancs ?Tu veux que ce soit moi‖ qui ferme ta paupière ?Que j’unisse ta cendre‖ à celle de ton père ?C’est toi qui me devais‖ ces soins religieux,Et ma tombe attendait‖ tes pleurs et tes adieux.Parle, parle, mon fils !‖ quel chagrin te consume ?Les maux qu’on dissimule‖ en ont plus d’amertume.Ne lèveras-tu point‖ ces yeux appesantis ?
« — Ma mère, adieu ; je meurs,‖ et tu n’as plus de fils.Non, tu n’as plus de fils,‖ ma mère bien-aimée.Je te perds. Une plaie‖ ardente, envenimée,Me ronge ; avec effort‖ je respire, et je croisChaque fois respirer‖ pour la dernière fois.Je ne parlerai pas.‖ Adieu ; ce lit me blesse,Ce tapis qui me couvre‖ accable ma faiblesse ;Tout me pèse et me lasse.‖ Aide-moi, je me meurs.Tourne-moi sur le flanc.‖ Ah ! j’expire ! ô douleurs !— Tiens, mon unique enfant,‖ mon fils, prends ce breuvage ;Sa chaleur te rendra‖ ta force et ton courage.La mauve, le dictame‖ ont, avec les pavots,Mêlé leurs sucs puissants‖ qui donnent le repos ;Sur le vase bouillant,‖ attendrie à mes larmes,Une Thessalienne‖ a composé des charmes.Ton corps débile a vu‖ trois retours du soleilSans connaître Cérès,‖ ni tes yeux le sommeil.Prends, mon fils, laisse-toi‖ fléchir à ma prière ;C’est ta mère, ta vieille‖ inconsolable mèreQui pleure, qui jadis‖ te guidait pas à pas,T’asseyait sur son sein,‖ te portait dans ses bras ;Que tu disais aimer,‖ qui t’apprit à le dire,Qui chantait, et souvent‖ te forçait à sourireLorsque tes jeunes dents,‖ par de vives douleurs,De tes yeux enfantins‖ faisaient couler des pleurs.Tiens, presse de ta lèvre,‖ hélas ! pâle et glacée,Par qui cette mamelle‖ était jadis pressée.Que ce suc te nourrisse‖ et vienne à ton secours,Comme autrefois mon lait‖ nourrit tes premiers jours.
« — O coteaux d’Érymanthe !‖ ô vallons ! ô bocage !O vent sonore et frais‖ qui troublait le feuillage,Et faisait frémir l’onde,‖ et sur leur jeune seinAgitait les replis‖ de leur robe de lin !De légères beautés‖ troupe agile et dansante…Tu sais, tu sais, ma mère ?‖ aux bords de l’Érymanthe,Là, ni loups ravisseurs,‖ ni serpents, ni poisons…O visage divin !‖ ô fêtes ! ô chansons !Des pas entrelacés,‖ des fleurs, une onde pure,Aucun lieu n’est si beau‖ dans toute la nature.Dieux ! ces bras et ces flancs,‖ ces cheveux, ces pieds nus,Si blancs, si délicats !‖ je ne te verrai plus !Oh ! portez, portez-moi‖ sur les bords d’Érymanthe ;Que je la voie encor,‖ cette vierge dansante !Oh ! que je voie au loin‖ la fumée à longs flotsS’élever de ce toit‖ au bord de cet enclos…Assise à tes côtés,‖ ses discours, sa tendresse,Sa voix ! trop heureux père !‖ enchante ta vieillesse.Dieux ! par-dessus la haie‖ élevée en remparts,Je la vois, à pas lents,‖ en longs cheveux épars,Seule, sur un tombeau,‖ pensive, inanimée,S’arrêter et pleurer‖ sa mère bien-aimée.Oh ! que tes yeux sont doux !‖ que ton visage est beau !Viendras-tu point aussi‖ pleurer sur mon tombeau ?Viendras-tu point aussi,‖ la plus belle des belles,Dire sur mon tombeau :‖ « Les Parques sont cruelles !
« — Ah ! mon fils, c’est l’amour,‖ c’est l’amour insenséQui t’a jusqu’à ce point‖ cruellement blessé ?Ah ! mon malheureux fils !‖ Oui, faibles que nous sommes,C’est toujours cet amour‖ qui tourmente les hommes.S’ils pleurent en secret,‖ qui lira dans leur cœurVerra que c’est toujours‖ cet amour en fureur.Mais, mon fils, mais dis-moi,‖ quelle belle dansante,Quelle vierge as-tu vue‖ au bord de l’Érymanthe ?N’es-tu pas riche et beau ?‖ du moins quand la douleurN’avait point de ta joue‖ éteint la jeune fleur !Parle. Est-ce cette Églé,‖ fille du roi des ondes,Ou cette jeune Irène‖ aux longues tresses blondes ?Ou ne sera-ce point‖ cette fière beautéDont j’entends le beau nom‖ chaque jour répété,Dont j’apprends que partout‖ les belles sont jalouses ?Qu’aux temples, aux festins,‖ les mères, les épouses,Ne sauraient voir, dit-on,‖ sans peine et sans effroi ?Cette belle Daphné ?‖… — Dieux ! ma mère, tais-toi,Tais-toi. Dieux ! qu’as-tu dit ?‖ Elle est fière, inflexible ;Comme les immortels,‖ elle est belle et terrible !Mille amants l’ont aimée ;‖ ils l’ont aimée en vain.Comme eux j’aurais trouvé‖ quelque refus hautain.Non, garde que jamais‖ elle soit informée…Mais, ô mort ! ô tourment !‖ ô mère bien-aimée !Tu vois dans quels ennuis‖ dépérissent mes jours.Ma mère bien-aimée,‖ ah ! viens à mon secours ;Je meurs ; va la trouver :‖ que tes traits, que ton âge,De sa mère à ses yeux‖ offrent la sainte image.Tiens, prends cette corbeille‖ et nos fruits les plus beaux,Prends notre Amour d’ivoire,‖ honneur de ces hameaux,Prends la coupe d’onyx‖ à Corinthe ravie,Prends mes jeunes chevreaux,‖ prends mon cœur, prends ma vie,Jette tout à ses pieds ;‖ apprends-lui qui je suis ;Dis-lui que je me meurs,‖ que tu n’as plus de fils.Tombe aux pieds du vieillard,‖ gémis, implore, presse ;Adjure deux et mers,‖ dieu, temple, autel, déesse.Pars ; et si tu reviens‖ sans les avoir fléchis,Adieu, ma mère, adieu,‖ tu n’auras plus de fils.
« — J’aurai toujours un fils,‖ va, la belle EspéranceMe dit… » Elle s’incline,‖ et, dans un doux silence,Elle couvre ce front,‖ terni par les douleurs,De baisers maternels‖ entremêlés de pleurs.Puis elle sort en hâte,‖ inquiète et tremblante,Sa démarche est de crainte‖ et d’âge chancelante.Elle arrive ; et bientôt‖ revenant sur ses pas,Haletante, de loin :‖ « Mon cher fils, tu vivras,Tu vivras. » Elle vient‖ s’asseoir près de la couche.Le vieillard la suivait,‖ le sourire à la bouche.La jeune belle aussi,‖ rouge et le front baissé,Vient, jette sur le lit‖ un coup d’œil. L’insenséTremble ; sous ses tapis‖ il veut cacher sa tête.« Ami, depuis trois jours‖ tu n’es d’aucune fête,Dit-elle ; que fais-tu ?‖ Pourquoi veux-tu mourir ?Tu souffres. On me dit‖ que je peux te guérir ;Vis, et formons ensemble‖ une seule famille :Que mon père ait un fils‖ et ta mère une fille. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 69((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a mystères / salutaires féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea condamnée / abandonnée féminine, classiqueb fils / Assoupis masculine, classiquea brûlante / innocente féminine, classiqueb tombeau / troupeau masculine, classiquea statue / suspendue féminine, classiqueb blanc / sang masculine, classiquea impitoyable / inexorable féminine, classiqueb ans / blancs masculine, classiquea paupière / père féminine, classiqueb religieux / adieux masculine, classiquea consume / d’amertume féminine, classiqueb appesantis / fils masculine, classiquea bien-aimée / envenimée féminine, classiqueb crois / fois masculine, classiquea blesse / faiblesse féminine, classiqueb meurs / douleurs masculine, classiquea breuvage / courage féminine, classiqueb pavots / repos masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea prière / mère féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea glacée / pressée féminine, classiqueb secours / jours masculine, classiquea bocage / feuillage féminine, classiqueb sein / lin masculine, classiquea dansante / l’Érymanthe féminine, classiqueb poisons / chansons masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb nus / plus masculine, classiquea d’Érymanthe / dansante féminine, classiqueb flots / enclos masculine, classiquea tendresse / vieillesse féminine, classiqueb remparts / épars masculine, classiquea inanimée / bien-aimée féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea belles / cruelles féminine, classiqueb insensé / blessé masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb cœur / fureur masculine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea ondes / blondes féminine, classiqueb beauté / répété masculine, classiquea jalouses / épouses féminine, classiqueb effroi / tais-toi masculine, classiquea inflexible / terrible féminine, classiqueb vain / hautain masculine, classiquea informée / bien-aimée féminine, classiqueb jours / secours masculine, classiquea âge / image féminine, classiqueb beaux / hameaux masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb suis / fils masculine, classiquea presse / déesse féminine, classiqueb fléchis / fils masculine, classiquea Espérance / silence féminine, classiquea tremblante / chancelante féminine, classiqueb pas / vivras masculine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb baissé / L’insensé masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb mourir / guérir masculine, classiquea famille / fille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources