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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers français, 1906

Distribution de Prix

François Coppée· 36 quatrains, octosyllabes, 144 vers

Par un après-midi torride,Dans un faubourg pauvre, à Paris,Un franc-maçon du cru présideLa distribution des prix..

Très débraillé, fort comme un buffle,Les mains sales, le linge idem,C’est vraiment un terrible mufle,C’est le Mufle avec un grand M.

Sur les enfants de la laïqueSon éloquence va pleuvoir.Le buste de la républiqueOrne la tente de Belloir.

La foule en habit des dimanches,Béante, regarde brillerLes volumes dorés sur tranchesEt les couronnes de papier.

On transpire. L’air se fait rare.Partout R. F. en lettres d’or.Dans un coin rugit la fanfare.Bref, c’est l’ordinaire décor.

Mais écoutons. Tout bruit s’apaise.L’orchestre de cuivre stridentVient d’achever la « Marseillaise ».La parole est au président.

« Le Vénérable de ma LogeM’ayant désigné tout exprèsPour vous faire aujourd’hui l’élogeDe notre siècle de progrès,

« Je vais tâcher, jeunes élèves,De déposer dans vos cerveaux,En formules simples et brèves,Le programme des temps nouveaux.

« Naguère, en des fêtes pareilles,— Je n’y puis penser sans dégoût, —On vous rebattait les oreillesDe contes à dormir debout.

Il fallait être des modèlesDe vertu. Toujours le devoir !Sur vos esprits, tristes chandelles,Le passé mettait l’éteignoir.

« C’était le bon Dieu, la famille,Un tas de choses à chérir,Et le drapeau, cette guenillePour laquelle il fallait mourir.

« O jeunesse républicaine,Depuis lors, nous avons marché ;Et Dieu n’est plus qu’une rengaine,Et la patrie un vieux cliché.

« La morale, autre vain problème !Mais nous vous tirons d’embarrasPar la devise de Thélème.La voici : « Fais ce que voudras ! »

« La famille garde sa forceEncore un peu. C’est un instinct.Déjà pourtant, grâce au divorce,Ce joug ridicule est atteint.

« Peut-être serait-il précoceD’abandonner papa, mamanEt de planter là femme et gosse ?Mais tout ça, c’est du vieux roman.

« Bientôt l’amour mâle ou femelleSera tout à fait libre, et puisL’État nourrira, pêle-mêle,La marmaille comme à Cempuis.

« Oh ! la Sociale, la vraie !Quand nous l’aurons, quel paradis !Cependant le bourgeois s’effraie.Prenons garde, je vous le dis.

« Sa prudence veille, alarmée,Sur la caisse. Tout doucementDétruisons l’Église et l’Armée.Cela suffit — pour le moment.

« Voyez, il ne s’en émeut guère,Le bourgeois lâche et jouisseur ;Car il a très peur de la guerreEt croit être libre penseur.

« Lorsque nous crachons à la faceDes soldats, semble-t-il le voir ?Se fâche-t-il quand on remplaceUne croix par un urinoir !

« Vieux carcan, à peine il se cabre.Nous le dompterons, c’est fatal.Donc, guerre à la calotte, au sabre,Et — demain — guerre au capital !

« Heureux enfants, nos chers élèves,Quel avenir vous est ouvert !Vous réaliserez les rêvesPour lesquels nous avons souffert.

« C’est parce que nous combattîmesLes cocardiers, les cléricaux,Que vous serez — ô jours sublimes ! —Tous heureux, bons, libres, égaux !

« Pour garder son pouvoir factice,Il vous dit, le bourgeois pervers,Que la souffrance et l’injusticeVivront autant que l’univers.

« Non ! La Science — la Science ! —Donnera — comptez là-dessus —Aux crétins de l’intelligenceEt redressera les bossus.

« Car sa puissance est infinie.On vendra — ce temps n’est pas loin —Bonheur, force, beauté, génie,Au laboratoire du coin.

« Plus de mal moral ou physique.C’est en souriant qu’on mourra.Quel idéal !… Allez, musique,Et jouez-nous le Ça ira »

Voilà pourtant ce qu’on leur conte,Aux malheureux petits Français,Et — c’est le comble de la honte —Les imposteurs ont du succès.

Un tas de brutes et de lâches,Voilà ce qu’ils feront de toi,Voilà le poison que tu mâches,Peuple jadis si plein de foi !

Est-il vrai que rien ne t’en resteEt dois-tu donc finir ainsi,Toi que, pour son œuvre et son geste,Dieu même a si souvent choisi ?

Quoi ? Ni prière ni bravoure ?Et vous écoutez sans horreur,Fils des Croisés de la MansoureEt des soldats de l’Empereur !

Quoi ? Plus d’espoir devant les tombes,De tendresse autour des berceaux ?Pauvre peuple, on veut que tu tombesDans l’abjection des pourceaux.

Quoi ? La triomphante matièreTraînerait, liée à son char,Notre nation prisonnière ?…Non, c’est faux ! C’est un cauchemar !

Non, je prévois la délivrance.Notre sang va se révolter.Quinze siècles de vieille FranceSe dresseront pour protester ;

Et déjà dans un vent de flamme,Le vent des orages prochains,Je crois respirer la grande âmeDe nos héros et de nos saints.

Car la Race est là, quoi qu’on dise ;Et j’espère, et je vois là-basDes femmes entrer à l’église,Des enfants jouer aux soldats.

Versification

Forme
36 quatrains (quatrains)
Rimes
36(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
36 quatrains
Mots à la rime
a torride / préside féminineb Paris / prix masculinea buffle / mufle féminineb idem / M masculinea laïque / république féminineb pleuvoir / Belloir masculinea dimanches / tranches féminineb briller / papier masculinea rare / fanfare féminineb d’or / décor masculinea s’apaise / Marseillaise féminineb strident / président masculinea Loge / l’éloge féminineb exprès / progrès masculinea élèves / brèves féminineb cerveaux / nouveaux masculinea pareilles / oreilles féminineb dégoût / debout masculinea modèles / chandelles féminineb devoir / l’éteignoir masculinea famille / guenille féminineb chérir / mourir masculinea républicaine / rengaine féminineb marché / cliché masculinea problème / Thélème féminineb d’embarras / voudras masculinea force / divorce féminineb instinct / atteint masculinea précoce / gosse féminineb maman / roman masculinea femelle / pêle-mêle féminineb puis / Cempuis masculinea vraie / s’effraie féminineb paradis / dis masculinea alarmée / l’Armée féminineb doucement / moment masculinea guère / guerre féminineb jouisseur / penseur masculinea face / remplace féminineb voir / urinoir masculinea cabre / sabre féminineb fatal / capital masculinea élèves / rêves féminineb ouvert / souffert masculinea combattîmes / sublimes féminineb cléricaux / égaux masculinea factice / l’injustice féminineb pervers / l’univers masculinea Science / l’intelligence féminineb là-dessus / bossus masculinea infinie / génie féminineb loin / coin masculinea physique / musique féminineb mourra / ira masculinea conte / honte féminineb Français / succès masculinea lâches / mâches féminineb toi / foi masculinea reste / geste féminineb ainsi / choisi masculinea bravoure / Mansoure féminineb horreur / l’Empereur masculineb berceaux / pourceaux masculinea matière / prisonnière féminineb char / cauchemar masculinea délivrance / France féminineb révolter / protester masculinea flamme / âme féminineb prochains / saints masculinea dise / l’église féminineb là-bas / soldats masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources