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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers français, 1906

Feuillets retrouvés

datant Des « Humbles »

François Coppée· distiques, alexandrins, 142 vers

Ma mère assez souvent‖ parle, avec complaisance,Des amis qu’elle avait,‖ du temps de son aisance,Et se souvient, non pas‖ sans un secret dépit,Que, le jeudi, chez elle,‖ on dînait en habit.Cette réunion,‖ qui fut bien éphémère,Je l’ai vue autrefois,‖ à table, chez ma mère,Quand, dans mes rares jours‖ de congé, j’y venais.Quels convives ! C’était‖ le proscrit polonais,Remarquable par son‖ caban couvert d’olives,Ses moustaches en crocs‖ et sa soif des plus vives ;La baronne en bonnet‖ monté, dont le mariFut jadis chambellan‖ chez le duc de Berry,Et qui narre ses vieux‖ malheurs, et, par principe,S’évanouit au nom‖ du roi Louis-Philippe ;Et l’ancien professeur,‖ homme aimable et disert,Récitant volontiers‖ des fables au dessert.Enfin ma mère était‖ en proie aux parasites.Ils ont, bien entendu,‖ tous cessé leurs visites.Général polonais,‖ veuve de chambellan,N’enverront même pas‖ leur carte au jour de l’an,Et ce beau monde ; exact‖ à l’heure du potage,Ne gravira jamais‖ notre cinquième étage.Tous furent des ingrats,‖ tous, un seul excepté,Un vieux parent, alors‖ reçu par charité,Qui seul aimait ma mère‖ et seul se souvient d’elle.Courtisan du malheur,‖ brave homme, ami fidèle,Pauvre cousin Mercier,‖ va, j’ai honte souventEt je me repens bien‖ d’avoir, étant enfant,Pleuré, jeté des cris‖ de peur et fait la moue,Quand maladroitement‖ tu me baisais la joue.Que mon caprice était‖ cruel et se trompait !J’ai ri de ton grand nez‖ et de ton faux toupet,Et de ton vieux talent‖ suranné de flûtiste !Mais quand je te revois,‖ honnête et pauvre artiste,Point changé ni mieux mis‖ qu’autrefois, ni plus beau,Et tournant dans tes doigts‖ timides ton chapeau,Va, je lis dans tes yeux‖ ton amitié touchante ;Et l’enfant qui pour toi‖ fut injuste et méchanteEt fuyait ton baiser‖ avec un air moqueurT’embrasse maintenant,‖ cousin, de tout son cœur !

Je connais à présent‖ sa vie, et c’en est uneDes plus tristes. N’ayant‖ pas la moindre fortune,Il ne put obtenir‖ la femme qu’il aimait.Depuis, étant de ceux‖ dont le cœur se soumet,Pieusement, chez lui,‖ comme en une chapelle,Il a toujours gardé‖ tout ce qui lui rappelleSes vingt ans, son unique‖ amour, ses anciens vœux.— Je ne sourirai plus‖ de sa bague en cheveux. —Le cousin est toujours‖ resté célibataire ;Il occupe un emploi‖ modeste au ministère,Et puis, son traitement‖ étant trop exigu,Le soir, il prend sa flûte‖ et joue à l’Ambigu,Et, par lui, nous allons‖ voir tous les mélodrames.

Donc, ce très pauvre ami‖ de deux très pauvres femmes,Le dimanche, est venu‖ les voir, tout cet été.Il est à la maison‖ de grande utilité.Pour mes volubilis‖ il me construit des treillesSur le balcon ; il met‖ notre vin en bouteilles,Pose des clous, restaure‖ un meuble endommagé ;Car, bien qu’il ait l’air faible‖ et bien qu’il soit âgé,Le bonhomme est encor‖ plein de vigueur physique.Au moment opportun,‖ je lui parle musiqueEt d’en faire avec lui‖ j’exprime le désir.Je vois qu’il en rougit‖ d’avance de plaisir,Mais il se fait prier‖ tout d’abord, il résiste.En l’embrassant, je fais‖ céder le vieil artisteEt je joue, assez mal,‖ avec le vieux cousin,Un duo de Tüloup‖ pour flûte et clavecin ;Et parfois, à la fin,‖ je le surprends qui pleure.Comme pour son théâtre‖ il part de très bonne heure,Ces jours-là nous mangeons‖ la soupe un peu plus tôt ;Il serre enfin sa flûte,‖ il met son paletot,M’embrasse en enfilant‖ à grand’peine la manche,Et le voilà parti‖ jusqu’à l’autre dimanche.

Je m’en suis bien doutée‖ au début de juillet.— Ma mère qui, depuis‖ quelques jours, essayaitD’avoir l’air devant moi‖ si joyeuse et si ferme,N’avait pas tout à fait‖ de quoi payer le terme ;Et voilà qu’elle a mis,‖ pour qu’il fût acquitté,Les six couverts d’argent‖ au Mont-de-Piété.Elle a pris ce parti‖ sans crainte ni scrupule ;Car madame Prosper,‖ célèbre somnambule,Qui dans les Cours du Nord‖ a promené son art,Mais qui loge à présent‖ au quartier Mouffetard,Venait de lui prédire‖ un immense héritage.Ce bel espoir, maman‖ veut que je le partage ;Mais, moi, qui représente,‖ hélas ! à la maison,La froide prévoyance‖ et la triste raison,Écoutant les conseils‖ de ma muse pédestre,J’ai songé que, toujours,‖ le concierge, au trimestre,Monterait sa quittance‖ et que, pour la payer,Je n’avais qu’une chose‖ à faire, travailler.Travailler ? Et comment ?‖ J’étais pleine de zèle,Mais je sors du couvent,‖ comme une demoiselle,Et l’on ne m’enseigna,‖ dans cet honnête lieu,Rien d’utile, sinon‖ pourtant à prier Dieu.Que sais-je ? A peine suis-je‖ un peu musicienne ?Mais que d’histoire sainte‖ et que d’histoire ancienne !Que de noms sus par cœur !‖ Que d’atlas dessinés !Et que de pages d’yeux,‖ d’oreilles et de nez !Avoir appris que l’Ain‖ se jette dans le Rhône,La date où Sésostris‖ est monté sur le trôneEt qu’à Charles Martel‖ a succédé Pépin,Ne vaut pas un métier‖ où l’on gagne son pain.Par ce souci cruel‖ quand j’étais obsédée,Oh ! comme j’ai maudit‖ tous ces rois de Judée,Que je pourrais nommer,‖ sans en omettre aucun !

J’ai voulu confier‖ mon projet à quelqu’un,Et tout d’abord je l’ai‖ soumis à la critiqueDu vieux cousin, qui n’est‖ pourtant guère pratique.Le long de son grand nez‖ une larme coula,Quand de ma bouche il sut‖ que nous en étions là.Mais le brave homme ayant,‖ un jour, par aventure,Constaté que j’avais‖ une bonne écriture,En conçut un espoir,‖ avec quelle chaleur !Courut à son théâtre,‖ enjôla le souffleur,Qui, là, selon l’usage,‖ entreprend la copie ;Et voici comme, après‖ une épreuve subie,Qui, pour les gens de l’art,‖ prouve, à ce qu’il paraît,Que la calligraphie‖ est pour moi sans secret,Installée à ma table,‖ ainsi qu’une écolière,Devant quelques feuillets‖ de beau papier Tellière,Avec plumes, grattoir,‖ sandaraque et canif,Le front penché, la main‖ calme, l’œil attentif,J’écris en ronde, ayant‖ à gauche la lumière,Ces rôles de comique‖ ou de jeune premièreQue le cousin apporte‖ et remporte en rouleauxEt qu’il doit souligner,‖ un jour, de trémolos.Cette prose, outrageant‖ quelquefois la grammaire,Me fait gagner trois francs‖ par jour. Ma bonne mère,Qui s’indignait d’abord‖ de me voir travailler,Croit que je veux ce gain‖ pour me mieux habiller,Mais je l’épargnerai‖ pour les jours de détresse.Pauvre femme ! Déjà‖ mon métier l’intéresse.Souvent elle s’approche‖ et, pendant que j’écris,Elle lit les feuillets‖ épars des manuscrits ;Car toute fiction‖ la séduit et l’attire.Et moi, songeant que j’ai,‖ dans une tirelire,Un beau louis tout neuf,‖ déjà mis de côté,Que de moi ce souffleur‖ se déclare enchanté,Que ma mère va bien‖ et que j’ai de l’ouvrage,J’ai le cœur inondé‖ de joie et de courage !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
71((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
5 distiques
Mots à la rime
a complaisance / aisance féminine, classiqueb dépit / habit masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb venais / polonais masculine, classiquea d’olives / vives féminine, classiqueb mari / Berry masculine, classiquea principe / Louis-Philippe féminine, classiqueb disert / dessert masculine, classiquea parasites / visites féminine, classiqueb chambellan / l’an masculine, classiquea potage / étage féminine, classiqueb excepté / charité masculine, classiquea d’elle / fidèle féminine, classiqueb souvent / enfant masculine, classiquea moue / joue féminine, classiqueb trompait / toupet masculine, classiquea flûtiste / artiste féminine, classiqueb beau / chapeau masculine, classiquea touchante / méchante féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea une / fortune féminine, classiqueb aimait / soumet masculine, classiquea chapelle / rappelle féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea célibataire / ministère féminine, classiqueb exigu / l’Ambigu masculine, classiquea mélodrames / femmes féminine, classiqueb été / utilité masculine, classiquea treilles / bouteilles féminine, classiqueb endommagé / âgé masculine, classiquea physique / musique féminine, classiqueb désir / plaisir masculine, classiquea résiste / artiste féminine, classiqueb cousin / clavecin masculine, classiquea pleure / heure féminine, classiqueb tôt / paletot masculine, classiquea manche / dimanche féminine, classiqueb juillet / essayait masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb acquitté / Mont-de-Piété masculine, classiquea scrupule / somnambule féminine, classiqueb art / Mouffetard masculine, classiquea héritage / partage féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquea pédestre / trimestre féminine, classiqueb payer / travailler masculine, classiquea zèle / demoiselle féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea musicienne / ancienne féminine, classiqueb dessinés / nez masculine, classiquea Rhône / trône féminine, classiqueb Pépin / pain masculine, classiquea obsédée / Judée féminine, classiqueb aucun / quelqu’un masculine, classiquea critique / pratique féminine, classiqueb coula / là masculine, classiquea aventure / écriture féminine, classiqueb chaleur / souffleur masculine, classiquea copie / subie féminine, classiqueb paraît / secret masculine, classiquea écolière / Tellière féminine, classiqueb canif / attentif masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb rouleaux / trémolos masculine, classiquea grammaire / mère féminine, classiqueb travailler / habiller masculine, classiquea détresse / l’intéresse féminine, classiqueb j’écris / manuscrits masculine, classiquea l’attire / tirelire féminine, classiqueb côté / enchanté masculine, classiquea l’ouvrage / courage féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources