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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers français, 1906

L’Écu de six livres

François Coppée· distiques, alexandrins, 203 vers

LA bonté, c’est le fond‖ de toute âme française.

A la fin de l’an mil‖ sept cent quatre-vingt-treize,Quand le pays était‖ ivre de sang et fouEt quand chaque buisson‖ de Vendée et d’AnjouPour les républicains‖ cachait une embuscade,Douze ou quinze soldats‖ d’une demi-brigadeDe Mayençais, ployant‖ sous le sac, éreintésPar une longue marche‖ en des chemins crottés,Arrivèrent, le soir,‖ dans un petit village.Il faisait froid. Le rouge‖ et sinistre sillageDu soleil disparu‖ s’éteignait dans le ciel ;Et c’était justement‖ la veille de Noël.

Noël ! Nul ne pensait‖ au joue de fête, certes.Quel accueil ! Les maisons‖ étaient toutes désertes,Car, sachant que les Bleus‖ arrivaient aujourd’hui,Les habitants remplis‖ de terreur avaient fui ;Et tous ces logis clos,‖ cette église fermée,Ces toits d’où ne sortait‖ nul filet de fumée,A ces pauvres soldats,‖ dans leur propre pays,Disaient qu’ils faisaient peur et qu’ils étaient haïs.

Mon Dieu, préservez-nous‖ de la guerre civile !

Au petit peloton,‖ l’arme au pied, immobile,Le sergent, beau jeune homme‖ au regard sérieux,Dit alors :— Mes amis,‖ logez-vous pour le mieux.

Sous quelques coups de crosse‖ une porte voisineTomba. Bientôt le feu‖ brilla dans la cuisineEt les hommes contents‖ de sécher leurs habitsFirent la soupe avec‖ le lard et les pains bisQu’ils avaient apportés‖ au bout des baïonnettes.

Cependant, avec des‖ allures inquiètesEt suivi par un vieux‖ caporal chevronné,Le sergent visitait‖ le bourg abandonné,Quand la vitre d’une humble‖ et croulante chaumièreS’éclaira, devant lui,‖ d’une faible lumière.— Ils ne se sont donc pas‖ tous sauvés devant nousComme devant la peste‖ en ce pays de loups,Dit-il.L’autre reprit :— Entrons, et qu’on s’explique.Nous leur ferons crier :‖ « Vive la République ! »A ceux-là qui n’ont pas‖ encore décampé…Entrons.On leur ouvrit‖ dès qu’ils eurent frappé ;Et sur le seuil parut‖ une petite fille,Pieds nus dans des sabots,‖ et la jupe en guenille.Elle portait, avec‖ un geste maternelEt touchant qui semblait‖ chez elle habituel,Un gros enfant dormant‖ sur sa chétive épaule.

— Avoir affaire à ces‖ marmots, ce n’est pas drôle,Dit le sergent de qui‖ l’humeur se dissipa.Réponds, petite !… Où donc‖ sont maman et papa ?

Elle leva les yeux‖ sur lui, triste et naïve,Puis elle répondit‖ de cette voix plaintiveQue donne la misère‖ aux pauvres paysans :

— La mère ?… Mais elle est‖ morte depuis deux ans,Quand elle m’a donné‖ Jacques, mon petit frère.

— Eh bien ! fit le jeune homme‖ un peu troublé, le pèreA tous les deux ?… Je veux‖ le voir s’il est ici.Mais l’enfant murmura :— Le père est mort aussi.

Ce soldat, en ce temps‖ d’effroyables tueries,Avait pourtant gardé‖ sous ses buffleteriesUn bon cœur qui se mit‖ à battre un peu plus fort.Il demanda :— Quand donc‖ et comment est-il mort ?…Te fais-je peur ?… Pourquoi‖ trembler ? Pourquoi te taire ?

Non, il n’avait pas l’air‖ méchant, ce militaire.Au deuil des orphelins‖ il semblait compatir.Elle fit son aveu,‖ ne sachant pas mentir,Mais tout bas, en ses noirs‖ souvenirs absorbée :

— Tous les gars, pour partir‖ avec monsieur d’Elbée,Ont pris leur canardière‖ et leur grand chapelet…Et notre père est mort‖ au combat de Cholet.

Alors, le caporal,‖ sans-culotte féroce,Frappa brutalement‖ le sol avec la crosseDe son fusil et, d’un‖ ton bourru, grommela :

— Vas-tu pas t’attendrir‖ sur ces louveteaux-là ?…Viens… Nous perdons du temps‖ à leurs jérémiades.

— Non, mon vieux. Va souper‖ avec les camarades.Mais moi, je reste, étant‖ en pays dangereux,Auprès de ces enfants…‖ J’en saurai long par eux…La petite — tu vois —‖ répond comme à l’école.

Le caporal s’en fut,‖ sifflant la Carmagnole,Et le sous-officier‖ entra dans la maison.Ayant dans un berceau‖ mis le petit garçon,La fillette alluma‖ le bois sec et la paillePour faire une flambée,‖ et, contre la muraille,Le soldat déposa‖ son fusil doucement.Car elle lui faisait‖ pitié, décidément,La pauvre mère-enfant,‖ la petite « suspecte ».

Dans ce triste logis‖ qu’une chandelle infecteÉclairait, que de jours‖ de chagrin, longs et froids,Devait avoir comptés‖ la vieille horloge à poids !Bien rarement le feu‖ devait briller dans l’âtre.Un crucifix de cuivre,‖ une Vierge de plâtreÉtaient de ces enfants‖ les deux seuls compagnons.Aux solives pendaient‖ quelques bottes d’oignons.Sur l’antique buffet‖ bruni par la fumée,La miche de pain noir‖ était très entamée.L’humidité suintait‖ sur tous les murs. Enfin,Tout exprimait ici‖ la détresse et la faim.

La petite, selon‖ l’usage charitable,Mit cidre et pain devant‖ le sergent, sur la table.Il la considérait‖ et souffrait de la voir,Tout en accomplissant‖ l’hospitalier devoir,Marcher en lourds sabots,‖ frissonner sous sa loque.Cet homme de vingt ans‖ était de son époque.La démence d’alors‖ le marquait de son sceau.Plus de Dieu ! Plus de rois !‖ Il avait lu Rousseau.La Révolution —‖ c’était sa foi profonde —Allait faire bientôt‖ triompher dans le mondeLe bonheur, la justice‖ et la fraternité.Admirant, sur son char,‖ l’idole Liberté,Sourd aux râles de mort‖ de tous ceux qu’il écrase,Il courait, le front haut‖ et les yeux en extase,Vers un rêve trompeur,‖ vers un idéal faux,Sans voir ses pieds souillés‖ du sang des échafauds.Pourtant, ce soir, un doute‖ en sa pensée intimeAvait surgi devant‖ l’innocente victimeDe la guerre civile‖ et des horreurs du temps ;Et la maigre orpheline‖ aux membres grelottantsQui réunissait là‖ tant de malheurs en elle,Évoquait devant lui‖ la misère éternelle.

Avec bonté, le jeune‖ homme l’interrogea.

En cet hôte si doux‖ confiante déjà,Elle conta sa vie‖ auprès du petit Jacques.Elle n’aurait dix ans‖ que l’an prochain, à Pâques.Si jeune et pas robuste,‖ elle avait bien du mal ;Mais on mangeait du pain,‖ et c’est le principal.Quel dur hiver pourtant !‖ La chaumière s’écroule.Dans le courtil tout est‖ gelé. Pas une pouleN’a pondu d’œufs… Et qu’il‖ fait froid dans le lavoir !…Pour gagner quelques sous,‖ elle pourrait, le soir,Manier ses fuseaux,‖ faire de la dentelle,Pour Alençon, mais c’est‖ par trop cher, la chandelle !Cependant elle n’est‖ pas ingrate envers Dieu.Les voisins, bonnes gens,‖ la secourent un peu ;Sans eux, on n’aurait pas,‖ des fois, mangé la soupe.Mais voilà qu’ils ont fui,‖ par crainte de la troupe.S’ils ne reviennent pas,‖ peut-être que demainIl lui faudra, tenant‖ son frère par la mainEt marchant dans la boue‖ et dans les feuilles mortes,Errer par les chemins‖ et mendier aux portes.

Le soldat écouta‖ ce douloureux discours,Le cœur serré, l’œil sombre :

— Il y aura toujoursDes pauvres, j’en ai peur,‖ gronda-t-il à voix basse…Allons, va te coucher,‖ car tu parais bien lasse.Moi, je vais boire un coup‖ et manger un morceau.

Elle prit le petit‖ garçon dans son berceau.

— A votre aise, dit-elle.‖ Il vaut mieux, moi, que j’ailleAu grenier. Nous aurons,‖ tous deux, chaud dans la paille.Bonsoir… Le lit est là,‖ si le cœur vous en dit.Mais avant de partir,‖ sans lâcher le petit,

Devant cet étranger‖ que l’acte allait surprendre,Elle ôta ses sabots‖ et les mit dans la cendre.

— Petite, que fais-tu ?— Mais c’est demain Noël,Et, cette nuit, Jésus,‖ en descendant du ciel,Va mettre ici pour moi‖ son cadeau, j’en suis sûre.

Le soldat regarda‖ la rustique chaussurePosée auprès du feu‖ presque éteint, puis haussaLes épaules.

— Vraiment,‖ tu crois encore à ça ?

— Mais oui, j’y crois et j’y‖ croirai toujours, j’espère.Car tous les ans et l’an‖ passé, lorsque mon pèreÉtait là, j’eus toujours‖ un jouet, un bonbon.Aussi — je suis si pauvre‖ et Jésus est si bon ! —Je crois bien, cette fois,‖ — faut-il que je le dise ? —Que Noël va me faire‖ une belle surprise.

Et l’enfant s’en alla,‖ portant son gros garçon.

Le soldat avait vu‖ la Déesse Raison,En plein Paris, portée‖ en triomphe, naguère,Sous les traits d’une fille‖ effrontée et vulgaire,Avec écharpe rouge‖ et bonnet phrygien.Il l’avait applaudie‖ et ne croyait à rien.Mais devant ces sabots‖ et cette cheminée,Quand il fut seul, il eut‖ l’âme tout étonnéeDe trouver naturel‖ l’acte de foi naïfDe l’orpheline. Alors,‖ par un geste instinctif,— Lui, le Bleu, le soldat‖ de Kléber et de Hoche ! —Avec la larme à l’œil,‖ il tira de sa pocheUn gros écu d’argent‖ de six livres, ornéD’un lourd profil, celui‖ du roi guillotiné.Six livres ! De l’argent‖ brillant comme la lune !En ce temps d’assignats,‖ c’était une fortune.Pour lui, c’était du vin,‖ du tabac, du plaisir.Ce trésor, allait-il‖ vraiment s’en dessaisir ? ..Non !Il prit son fusil pour partir.Mais la lutteDura dans ce cœur d’or‖ à peine une minute,Et se penchant, — ses yeux‖ mouillés étaient bien beaux ! —Il posa son écu‖ dans l’un des deux sabots.

— Je suis pour la Raison‖ et pour l’Indivisible,Dit-il, et ces enfants‖ sont suspects, c’est possible.Mais on les abandonne…‖ Ils vont manquer de pain…C’est pourtant singulier‖ que moi, le jacobin,Ce soir, pour remplacer‖ l’Enfant-Jésus, je vienne…Mais tant pis si, demain‖ matin, la VendéenneS’imagine trouver,‖ en allumant le feu,Ce portrait du tyran‖ donné par le Bon Dieu.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
96((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
34 distiques
Mots à la rime
a française / quatre-vingt-treize féminine, classiqueb fou / d’Anjou masculine, classiquea embuscade / demi-brigade féminine, classiqueb éreintés / crottés masculine, classiquea village / sillage féminine, classiqueb ciel / Noël masculine, classiquea certes / désertes féminine, classiqueb aujourd’hui / fui masculine, classiquea fermée / fumée féminine, classiqueb pays / haïs masculine, classiquea civile / immobile féminine, classiqueb sérieux / alors / mieux masculine, classiquea voisine / cuisine féminine, classiqueb habits / bis masculine, classiquea baïonnettes / inquiètes féminine, classiqueb chevronné / abandonné masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiqueb nous / loups masculine, classiquea il / reprit / s’explique / République féminine, classiqueb décampé / Entrons / frappé masculine, classiquea fille / guenille féminine, classiqueb maternel / habituel masculine, classiquea épaule / drôle féminine, classiqueb dissipa / papa masculine, classiquea naïve / plaintive féminine, classiqueb paysans / ans masculine, classiquea frère / père féminine, classiqueb ici / murmura / aussi masculine, classiquea tueries / buffleteries féminine, classiqueb fort / demanda / mort masculine, classiquea taire / militaire féminine, classiqueb compatir / mentir masculine, classiquea absorbée / d’Elbée féminine, classiqueb chapelet / Cholet masculine, classiquea féroce / crosse féminine, classiqueb grommela / louveteaux-là masculine, classiquea jérémiades / camarades féminine, classiqueb dangereux / eux masculine, classiquea l’école / Carmagnole féminine, classiqueb maison / garçon masculine, classiquea paille / muraille féminine, classiqueb doucement / décidément masculine, classiquea suspecte / infecte féminine, classiqueb froids / poids masculine, classiquea l’âtre / plâtre féminine, classiqueb compagnons / d’oignons masculine, classiquea fumée / entamée féminine, classiqueb Enfin / faim masculine, classiquea charitable / table féminine, classiqueb voir / devoir masculine, classiquea loque / époque féminine, classiqueb sceau / Rousseau masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb fraternité / Liberté masculine, classiquea écrase / extase féminine, classiqueb faux / échafauds masculine, classiquea intime / victime féminine, classiqueb temps / grelottants masculine, classiquea elle / éternelle féminine, classiqueb l’interrogea / déjà masculine, classiquea Jacques / Pâques féminine, classiqueb mal / principal masculine, classiquea s’écroule / poule féminine, classiqueb lavoir / soir masculine, classiquea dentelle / chandelle féminine, classiqueb Dieu / peu masculine, classiquea soupe / troupe féminine, classiqueb demain / main masculine, classiquea mortes / portes féminine, classiqueb discours / sombre / toujours masculine, classiquea basse / lasse féminine, classiqueb morceau / berceau masculine, classiquea j’aille / paille féminine, classiqueb dit / petit masculine, classiquea surprendre / cendre féminine, classiqueb tu / Noël / ciel masculine, classiquea sûre / chaussure féminine, classiqueb haussa / épaules / ça masculine, classiquea j’espère / père féminine, classiqueb bonbon / bon masculine, classiquea dise / surprise féminine, classiqueb garçon / Raison masculine, classiquea naguère / vulgaire féminine, classiqueb phrygien / rien masculine, classiquea cheminée / étonnée féminine, classiqueb naïf / instinctif masculine, classiquea Hoche / poche féminine, classiqueb orné / guillotiné masculine, classiquea lune / fortune féminine, classiqueb plaisir / dessaisir masculine, classiquea Non / partir / lutte / minute féminine, classiqueb beaux / sabots masculine, classiquea l’Indivisible / possible féminine, classiqueb pain / jacobin masculine, classiquea vienne / Vendéenne féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

203 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources