Des vers français, 1906
La Cloche du Faubourg
Par ce soir lourd d’un chaud‖ samedi de quinzaine,Dans le faubourg qu’emplit‖ une brume malsaine,Le peuple grouille. On sent‖ l’alcool et la sueur.Le crépuscule met‖ sa dernière lueurSur les hautes maisons,‖ mais, au fond des boutiques,Le gaz revêt déjà‖ de flammes fantastiquesLes alambics de cuivre‖ et les comptoirs de zinc.C’est jour de paye, et, par‖ groupes de quatre ou cinq,Les ouvriers, malgré‖ leurs mines échinées,Entrent en ricanant‖ pour s’offrir des tournées.Dans une heure d’ici,‖ de l’assommoir flambantIls sortiront, les yeux‖ fixes, en titubant.Qu’y faire ? Ce poison‖ seulement les console.Dehors, des femmes vont,‖ nu-tête, en camisole,Et des enfants portant‖ des pains aussi gros qu’eux.Dans ce quartier sinistre‖ où le regard du gueuxSur le bourgeois cossu‖ qui passe est une insulte,Tout à coup, par moments,‖ s’exalte le tumulte.Ce sont des cris d’argot,‖ des rires de pochards.Sur le pavé de lourds‖ fardiers, d’énormes charsRentrent à vide avec‖ un fracas de ferraille.Puis un gosse est giflé‖ par sa maman et braille,Et le tramway, plus lent‖ dans ce coin trop peuplé,Fait vibrer constamment‖ son timbre au son fêlé.On frémit devant tant‖ de misère apparue…
Comme il est morne et las,‖ ce peuple de la rue !Tous les yeux sont cernés‖ et tous les teints bilieux.Des filles de vingt ans,‖ hélas ! l’air déjà vieux,Regardent le passant‖ avec effronterie.O sombres parias,‖ ô serfs de l’industrie !Quelle horreur ! C’est partout‖ du vice qu’on leur sert.Voyez-les s’engouffrer‖ dans ce café-concertQui promet, sous des jets‖ de clartés électriques,Ses refrains idiots‖ et ses danses lubriques.Mais, dans ce club, un peu‖ plus loin, c’est pire encor.Un rhéteur y promet‖ l’impossible Age d’Or ;Et, sur le mur, auprès‖ de quelque affiche obscène,L’anarchie en démence‖ a placardé sa haine.Le mal aux plébéiens‖ ici tend ses panneaux ;Et surtout, les guettant‖ dans le kiosque à journaux,Pour un sou, le mensonge‖ imprimé les convieA se soûler d’orgueil,‖ de colère et d’envie.
J’étais là, regardant‖ passer ces malheureuxDans l’atmosphère infecte‖ et dans le bruit affreux,Respirant le poison‖ mortel qui les ravage,Les plaignant, me disant‖ que l’antique esclavageA seulement changé‖ de nom pour ces maudits,Quand, le fracas s’étant‖ apaisé, j’entendisLe son faible, discret,‖ et cependant tout proche,Le son mélancolique‖ et voilé d’une clocheQui tintait doucement‖ pour l’Angélus du soir.Une église était là,‖ que je ne pouvais voir,— Chapelle de couvent‖ ou petite paroisse, —Et j’écoutais, le cœur‖ étreint par une angoisse,Cet appel que le peuple‖ aujourd’hui n’entend plus.
C’est dans les champs qu’il faut‖ écouter l’Angélus,Alors que chaque note‖ argentine s’élance,Et se répand dans un‖ grand ciel plein de silence.C’est par un calme soir‖ de la belle saison,Quand le bon vieux clocher,‖ debout sur l’horizon,Semble de ses sons clairs‖ bénir les toits de chaume,Quand la nature a l’air‖ de prier, quand l’aromeDes foins coupés s’exhale,‖ exquis, parmi l’air pur,Et quand on s’imagine,‖ en regardant l’azurAssombri, mais que pas‖ un nuage ne voile,Que chaque tintement‖ fait éclore une étoile.Mais qu’elle est triste, hélas !‖ la cloche du faubourg !A son doux et pieux‖ appel le peuple est sourd.Pour ces infortunés‖ tendrement elle prieLe Dieu fait homme et né‖ de la Vierge Marie.Mais l’image a pâli,‖ dans leur cerveau brumeux,De ce Christ qui pourtant‖ fut ouvrier comme eux.Ils ont perdu la bonne‖ et sublime espéranceQui leur rendait jadis‖ moins dure la souffrance.L’impiété du siècle‖ en eux ressuscitaLa fureur de la plèbe‖ autour du Golgotha.Dans tous ces cœurs aigris,‖ la révolte macèreContre ce Dieu qui veut‖ qu’on aime sa misère,Et, l’accusant de la‖ cruauté de leur sort,Ils le repoussent même‖ à l’heure de la mort.Aussi, dans le tumulte‖ où gronde leur blasphème,Tâchant de leur parler‖ de ce Dieu qui les aimeEt qui pourtant sans cesse‖ est par eux outragé,Comme cet Angélus‖ tinte, découragé !
J’allais ainsi, perdu‖ dans le flot populaire,Sentant en moi gronder‖ une sourde colèreContre l’infâme effort‖ de sectaires méchantsQui s’acharnent après‖ la foi des pauvres gens ;Et je songeais, avec‖ une âme épouvantée,A l’effroyable abîme‖ où court ce peuple athée.Mais la cloche sonnait‖ toujours, et c’est à moiQu’elle parla soudain.
« Homme de peu de foi,Qui t’étonnes, après‖ dix-neuf siècles de lutte,Qu’on haïsse Jésus‖ et qu’on le persécute !Le Christ sera toujours‖ vainqueur. Donc prie et crois !Les cèdres de mille ans‖ sont jeunes pour la Croix.Toujours debout, elle a‖ vu crouler vingt empires.Nos temps sont mauvais. Soit !‖ elle en connut de pires.Rappelle-toi, chrétien,‖ nos temples violés,La Terreur, l’échafaud,‖ les prêtres immolésPar la machine rouge‖ au couperet oblique,La Raison, sous les traits‖ d’une fille publique,Assise sur l’autel‖ où — mystère divin ! —Dieu même était venu‖ dans le pain et le vin…L’orage sacrilège‖ a passé. Ma prièreRetentit de nouveau‖ dans les clochers de pierre,Et, sous leurs pas nombreux,‖ les fidèles ravis,Tu le sais, ont usé‖ l’herbe de nos parvis.Oui, le combat est rude‖ et toujours recommence.Enivré de mensonge‖ et frappé de démence,Le peuple, en ce moment,‖ laisse dans l’abandonL’église où Dieu l’attend,‖ toujours prêt au pardon.Les victoires du mal,‖ crois-moi, sont éphémères.Tôt ou tard, dégrisé‖ de ses folles chimères,Le peuple lèvera‖ son front désespéréVers Celui dont le pauvre‖ est l’ami préféré.En voyant s’écrouler‖ leurs idoles d’argile,Ces hommes reviendront‖ au Dieu de l’Évangile,Qui seul saura guérir‖ les maux qu’ils ont subis,Et, bon pasteur, fera‖ de ces loups des brebis.Ma voix, qui, dans le grand‖ fracas, semble perdue,Par quelque triste cœur‖ est quand même entendue,Et d’un secret désir‖ de croire il est troublé.Quel espoir de moisson‖ dans ce seul grain de blé !Cette fille aux yeux peints,‖ qui dans le faubourg traîne,Peut-être pleurera‖ comme la MadeleineSur les pieds du Sauveur‖ posés dans son giron.Ce voyou peut mourir‖ comme le Bon Larron.Aussi rien ne me lasse‖ et ne me décourage.Les blasphèmes, les cris‖ de douleur et de rageN’étoufferont jamais‖ mon tintement sacré.Obstinément, jusqu’à‖ la fin, je rediraiA ces êtres perdus‖ de misère et de viceQue Jésus-Christ a fait‖ pour eux son sacrifice ;Que s’il obtient un mot,‖ un seul, de repentir,D’une candeur nouvelle‖ il peut les revêtir ;Qu’ici-bas, sans l’espoir‖ de la vie éternelle,Tout est absurde et vain,‖ qu’il faut donc croire en elle,Et, pour la mériter,‖ être bon, doux et pur.Et ce peuple égaré‖ comprendra, sois-en sûr,— A force d’écouter‖ mon humble airain qui vibre, —Qu’esclave sur la terre,‖ au ciel il sera libreEt verra succéder,‖ grâce au Dieu plein d’amour,Un paradis sans fin‖ à son enfer d’un jour. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 72((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a quinzaine / malsaine féminine, classiqueb sueur / lueur masculine, classiquea boutiques / fantastiques féminine, classiqueb zinc / cinq masculine, classiquea échinées / tournées féminine, classiqueb flambant / titubant masculine, classiquea console / camisole féminine, classiqueb qu’eux / gueux masculine, classiquea insulte / tumulte féminine, classiqueb pochards / chars masculine, classiquea ferraille / braille féminine, classiqueb peuplé / fêlé masculine, classiquea apparue / rue féminine, classiqueb bilieux / vieux masculine, classiquea effronterie / l’industrie féminine, classiqueb sert / café-concert masculine, classiquea électriques / lubriques féminine, classiqueb encor / d’Or masculine, classiquea obscène / haine féminine, classiqueb panneaux / journaux masculine, classiquea convie / d’envie féminine, classiqueb malheureux / affreux masculine, classiquea ravage / esclavage féminine, classiqueb maudits / j’entendis masculine, classiquea proche / cloche féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea paroisse / angoisse féminine, classiqueb plus / l’Angélus masculine, classiquea s’élance / silence féminine, classiqueb saison / l’horizon masculine, classiquea chaume / l’arome féminine, classiqueb pur / l’azur masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb faubourg / sourd masculine, non classiquea prie / Marie féminine, classiqueb brumeux / eux masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb ressuscita / Golgotha masculine, classiquea macère / misère féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea blasphème / aime féminine, classiqueb outragé / découragé masculine, classiquea populaire / colère féminine, classiqueb méchants / gens masculine, classiquea épouvantée / athée féminine, classiqueb moi / soudain / foi masculine, classiquea lutte / persécute féminine, classiqueb crois / Croix masculine, classiquea empires / pires féminine, classiqueb violés / immolés masculine, classiquea oblique / publique féminine, classiqueb divin / vin masculine, classiquea prière / pierre féminine, classiqueb ravis / parvis masculine, classiquea recommence / démence féminine, classiqueb l’abandon / pardon masculine, classiquea éphémères / chimères féminine, classiqueb désespéré / préféré masculine, classiquea d’argile / l’Évangile féminine, classiqueb subis / brebis masculine, classiquea perdue / entendue féminine, classiqueb troublé / blé masculine, classiquea traîne / Madeleine féminine, classiqueb giron / Larron masculine, classiquea décourage / rage féminine, classiqueb sacré / redirai masculine, classiquea vice / sacrifice féminine, équivalenteb repentir / revêtir masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiqueb pur / sûr masculine, classiquea vibre / libre féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
145 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources