Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les humbles, 1872

Émigrants

François Coppée· distiques, alexandrins, 138 vers

Il fait nuit. — Et la voûte‖ est ténébreuse où monte,Par la sonorité‖ du bâtiment de fonte,Le jet de vapeur blanche‖ au sifflement d’enfer,Hennissement affreux‖ du lourd cheval de ferQui vient à reculons‖ et lui-même s’attelle,Avec un bruit strident‖ d’enclume qu’on martèle,Au long train des wagons‖ béants le long du quai.Attirés par ce bruit‖ de fer entre-choqué,De pâles voyageurs,‖ aux figures chagrines,Regardent, en collant‖ leurs fronts las aux vitrines,Les machines qui vont‖ les entraîner si loin,Chacun d’eux, sans le dire‖ à l’autre, dans son coin,Se sentant envahir‖ par l’effroi taciturneQui nous prend au début‖ d’un voyage nocturne.— Un départ est toujours‖ triste ; mais ce départSemble vraiment empreint‖ d’une tristesse à part.D’abord, c’est un convoi‖ de pauvres. Règle austère :Qu’il s’en aille en voyage‖ ou qu’il s’en aille en terre,Vivant ou mort, le pauvre‖ a sa voiture à lui.Et puis, ceux-là qui vont‖ habiter aujourd’hui,Pendant toute une veille,‖ en ces sombres voitures,Qui devront endurer,‖ tremblantes créatures,Le froid de l’insomnie‖ et le froid de l’hiver,Et que l’on jettera‖ demain, prés de la mer,Devant les paquebots‖ couverts de voiles blanches,Dont ils devront franchir‖ le passage de planchesPour retrouver encor‖ la nuit des entreponts ;Ces paysans, honteux‖ de passer vagabondsEt que soutient à peine‖ un espoir chimérique,Ce sont des émigrants‖ qui vont en Amérique.Voilà de bien longs jours‖ déjà qu’ils sont partisLe père tout chargé‖ de paquets et d’outils,La mère avec l’enfant‖ qui pend à la mamelleEt quelque autre marmot‖ qui traîne la semelleEt la suit, fatigué,‖ s’accrochant aux jupons ;Le fils avec le sac‖ au pain et les jambons,Et la fille emportant‖ sur son dos la vaisselle.Heureux ceux qui n’ont pas‖ quelque vieux qui chancelleEt qui gronde et qu’on a,‖ s’effarant, après soi !Pourquoi donc partent-ils,‖ ces braves gens ? PourquoiS’en vont-ils par l’Europe‖ et vers le nouveau monde,Étonnés de montrer‖ leur douce pâleur blondeEt la calme candeur‖ de leurs tristes yeux bleusSur les chemins de fer‖ bruyants et populeux ?C’est que parfois la vie‖ est inhospitalière.Longtemps leur pauvreté‖ naïve, pure et fière,En plein champ, près du pot‖ de grès et du pain bis,A lutté, n’arrachant‖ que de maigres épisA la terre trop vieille‖ et devenue avare.Car il leur fut ingrat,‖ implacable et barbare,Ce vieux sol paternel,‖ ce sol religieux,Où parfois, comme un don‖ laissé par les aïeux,Leur pioche déterrait‖ un peu d’or ou des armes,Et que leur front baignait‖ de sueurs et de larmes,Tristes et patients,‖ longtemps ils ont luttéContre son inertie‖ et sa stérilité,Mais vainement. Alors,‖ la vie étant trop chèrePour qu’ils pussent laisser,‖ une année, en jachèreCe sol qui refusait‖ toujours de les nourrir,Ils ont vu qu’il fallait‖ s’en aller ou mourir ;Et tous, pleins du regret‖ des récoltes futures,Ils sont partis vers les‖ lointaines aventures.

Oh ! comme je les plains,‖ les humbles, les petits,Tous ceux-là qui sont nés‖ et qui vivent blottisTimidement autour‖ d’un clocher de village ;Ceux que retient, bien mieux‖ que l’ancien vasselageEt que tous les vieux jougs‖ du monde féodal,L’étroit et tendre amour‖ de leur pays natal ;Ceux-là que le galop‖ d’un voyageur étonne,Qui sentent que le vrai‖ bonheur est monotoneEt qui ne veulent pas‖ d’autre sort que le sortDe leurs pères, de qui‖ la naissance et la mortS’inscrivaient, — c’était tout,‖ — aux marges d’une Bible.Quand il leur faut quitter‖ la masure paisible,Le foyer près duquel‖ leur enfance a rêvéEt le champ que leurs bras‖ virils ont cultivé ;Quand ils s’en vont, tirant‖ ou poussant la charrette,Et jetant un regard‖ suprême et qui regretteA mille objets qui sont‖ pour eux de vieux amis :Au pâturage avec‖ les grands bœufs endormis,Au vieux pont, à l’auberge‖ en face de l’église,A l’enseigne où le grand‖ Frédéric prend sa prise,Au lavoir plein du bruit‖ des linges que l’on bat,Oh ! qu’il doit se livrer‖ un lugubre combatDans leurs âmes déjà‖ se sentant orphelines,Tandis qu’ils voient grandir‖ ces lointaines collinesOù naguère pour eux‖ le monde finissait,Et qu’ils songent avec‖ amertume que c’estLa terre maternelle‖ et dont vécut leur race,La terre qui devient‖ marâtre et qui les chasse !

Encor si l’avenir‖ était riant pour eux,Et s’ils étaient certains‖ d’un lendemain heureux !Mais ils n’ont presque pas‖ d’espoir qui les soutienne.L’Amérique n’est plus‖ cette jeune IndienneSouriante en son île‖ au milieu des roseauxEt couronnant son front‖ de plumages d’oiseaux,Telle qu’ils l’ont rêvée‖ autrefois, à l’école.Pour eux, durs ouvriers‖ du labeur agricole,Ce qu’ils comptent trouver‖ là-bas, c’est seulementLa forêt monstrueuse‖ au noir tressaillement,Où, rampant et glissant,‖ la hideuse familleDe la nature vierge‖ et féroce fourmille ;C’est la bataille avec‖ la hache, avec le pic,Contre les troncs noueux‖ et les rochers à pic ;C’est le miasme lourd‖ du terrain noir et richeQu’en grelottant de fièvre,‖ avec rage, on défriche ;Les grands feux dans les bois‖ et les nuits sans reposOù l’on voit scintiller,‖ autour de ses troupeaux,Dans l’ombre, les yeux d’or‖ des jaguars et des onces ;C’est la bêche tranchant‖ les serpents et les ronces ;— Enfin, comme un bonheur‖ qu’on n’ose pas prévoir,Et si Dieu plus clément‖ daigne un jour s’émouvoirDes cantiques chantés‖ en chœur sous les étoiles,C’est, après le sommeil‖ frileux entre deux toilesEt les maigres soupers‖ de lard et de biscuits,La famille restée‖ encore entière, et puisDe gais et longs repas,‖ par les soirs de dimanches,Devant une moisson,‖ près d’un logis de planches.Pour l’instant, du trop long‖ voyage tout meurtris,Dans cette gare, en haut‖ d’un faubourg de Paris,Ils attendent, muets‖ du regret qui les navre,Le convoi qui les doit‖ jeter aux quais du HavreComme on n’a pas pour eux‖ allumé de quinquets,On croit qu’ils dorment tous,‖ penchés sur leurs paquets,Dans la salle aux longs bancs,‖ sombre comme une geôle.Mais l’époux qui soutient,‖ lasse sur son épaule,Une tête de femme‖ où sont clos de doux yeux,Promène autour de lui‖ des regards anxieux ;Mais la mère est en proie‖ aux présages funèbres,Qui cache sous ses mains‖ jointes, dans les ténèbres,Des fronts d’enfants serrés‖ contre elle avec terreur ;Mais il pâlit, ce jeune‖ et triste laboureur,Qui sent, en la serrant‖ sous la sienne pressée,Frissonner une main‖ douce de fiancée !— Sinon pour soi, du moins‖ pour l’être faible et cher,Chacun songe au pays‖ dans cette nuit d’hiver,Et, jugeant que la salle‖ est très-mal éclairée,Essuie, en se cachant,‖ une larme ignorée.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
69((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
3 distiques
Mots à la rime
a monte / fonte féminine, classiqueb d’enfer / fer masculine, classiquea s’attelle / martèle féminine, classiqueb quai / entre-choqué masculine, classiquea chagrines / vitrines féminine, équivalenteb loin / coin masculine, classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb départ / part masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea voitures / créatures féminine, classiqueb l’hiver / mer masculine, classiquea blanches / planches féminine, classiqueb entreponts / vagabonds masculine, classiquea chimérique / Amérique féminine, classiqueb partis / d’outils masculine, classiquea mamelle / semelle féminine, classiqueb jupons / jambons masculine, classiquea vaisselle / chancelle féminine, classiqueb soi / Pourquoi masculine, classiquea monde / blonde féminine, classiqueb bleus / populeux masculine, classiquea inhospitalière / fière féminine, classiqueb bis / épis masculine, classiquea avare / barbare féminine, classiqueb religieux / aïeux masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb lutté / stérilité masculine, classiquea chère / jachère féminine, classiqueb nourrir / mourir masculine, classiquea futures / aventures féminine, classiqueb petits / blottis masculine, classiquea village / vasselage féminine, classiqueb féodal / natal masculine, classiquea étonne / monotone féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea Bible / paisible féminine, classiqueb rêvé / cultivé masculine, classiquea charrette / regrette féminine, classiqueb amis / endormis masculine, classiquea l’église / prise féminine, classiqueb bat / combat masculine, classiquea orphelines / collines féminine, classiqueb finissait / c’est masculine, classiquea race / chasse féminine, classiqueb eux / heureux masculine, classiquea soutienne / Indienne féminine, classiqueb roseaux / d’oiseaux masculine, classiquea l’école / agricole féminine, classiqueb seulement / tressaillement masculine, classiquea famille / fourmille féminine, classiqueb pic masculine, classiquea riche / défriche féminine, classiqueb repos / troupeaux masculine, classiquea onces / ronces féminine, classiqueb prévoir / s’émouvoir masculine, classiquea étoiles / toiles féminine, classiqueb biscuits / puis masculine, classiquea dimanches / planches féminine, classiqueb meurtris / Paris masculine, classiquea navre / Havre féminine, classiqueb quinquets / paquets masculine, classiquea geôle / épaule féminine, classiqueb yeux / anxieux masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb terreur / laboureur masculine, classiquea pressée / fiancée féminine, classiqueb cher / d’hiver masculine, classiquea éclairée / ignorée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources