Les humbles, 1872
Une Femme seule
Dans le salon bourgeois‖ où je l’ai rencontrée,Ses yeux doux et craintifs,‖ son front d’ange proscrit,M’attirèrent d’abord‖ vers elle, et l’on m’appritQue d’un mari brutal‖ elle était séparée.
Elle venait encor‖ chez ces anciens amis,Dont la maison avait‖ vu grandir son enfanceEt qui, malgré le bruit‖ dont le monde s’offense,Au préjugé cruel‖ ne s’étaient point soumis,
Mais elle savait bien,‖ résignée et très-douce,Qu’on ne la recevait‖ qu’en petit comité,Et s’attendait toujours,‖ dans sa tranquillité,Au mot qui congédie,‖ à l’accueil qui repousse.
Donc, les soirs sans dîner‖ ni bal au piano,Elle venait broder‖ près de l’âtre, en famille,Et c’est là que, devant‖ son air de jeune fille,Je m’étonnai de voir‖ à son doigt un anneau.
Stoïque, elle acceptait‖ son étrange veuvage,Sans arrière-pensée‖ et très naïvement ;Pour prouver qu’elle était‖ fidèle à son serment,Sa main avait gardé‖ le signe d’esclavage.
Elle était pâle et brune,‖ elle avait vingt-cinq ans.Le sang veinait de bleu‖ ses mains longues et fières,Et, nerveux, les longs cils‖ de ses chastes paupièresVoilaient ses regards bruns‖ de battements fréquents.
Ni bijou, ni ruban.‖ Nulle marque de joie.Jamais la moindre fleur‖ dans le bandeau châtain ;Et le petit col blanc,‖ étroit et puritain,Tranchait seul sur le deuil‖ de la robe de soie
Brodant très-lentement‖ et d’un geste assoupliEt ne se doutant pas‖ que l’ombre transfigure,Sa place dans la chambre‖ était la plus obscure ;Elle parlait à peine‖ et désirait l’oubli.
Mais, à la question‖ banale qu’on adresseQuand elle répondait‖ quelques mots en passant,Cela faisait du mal‖ d’entendre cet accentBrisé par la douleur‖ et fait pour la tendresse,
Cette voix lente et pure,‖ et lasse de prier,Qu’interrompait jadis‖ la forte voix d’un maîtreEt qu’une insulte, hélas !‖ un bras levé peut-être,De honte et de terreur‖ un jour firent crier.
Quand un petit enfant‖ présentait à la rondeSon front à nos baisers,‖ oh ! comme lentement,Mélancoliquement‖ et douloureusement,Ses lèvres s’appuyaient‖ sur cette tête blonde !
Mais aussitôt après‖ ce trop cruel plaisir,Comme elle reprenait‖ son travail au plus vite !Et sur ses traits alors‖ quelle rougeur subite,En songeant au regret‖ qu’on avait pu saisir !
Car je m’apercevais,‖ quoiqu’on fût bon pour elle,Qu’on la plaignît d’avoir‖ fait un si mauvais choix,Que ce monde aux instincts‖ timorés et bourgeoisConservait une crainte,‖ après tout naturelle.
J’avais bien remarqué que son humble regardTremblait d’être heurté‖ par un regard qui brille,Qu’elle n’allait jamais‖ près d’une jeune filleEt ne levait les yeux‖ que devant un vieillard.
— Jeune homme qui pourrais‖ aimer la pauvre femmeEt qui la trouveras‖ quelque jour sur tes pas,Ne la regarde pas‖ et ne lui parle pas.Ne te fais pas aimer,‖ car ce serait infâme !
Va, je connais l’adresse‖ et les subtilitésDu sophisme, aussi bien‖ que tu peux les connaître.Je sais que son œil brûle‖ et que sa voix pénètre,Et quel sang bondira‖ dans vos cœurs révoltés.
Je sais qu’elle succombe‖ et qu’elle est sans défense,Qu’elle meurtrit son sein‖ devant le crucifix,Qu’elle t’adorerait‖ comme un dieu, comme un fils ;Je sais que ta victoire‖ est certaine d’avance.
Oui, pour toi je suis sûr‖ qu’elle sacrifieraitSon unique trésor,‖ l’honneur pur et fidèle,Et que tu voudrais vivre‖ et mourir auprès d’elle.— C’est bien. Mais je suis sûr‖ aussi qu’elle en mourrait.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a rencontrée / séparée féminine, classiqueb proscrit / m’apprit masculine, classiquea amis / soumis masculine, classiqueb enfance / s’offense féminine, classiquea très-douce / repousse féminine, classiqueb comité / tranquillité masculine, classiquea piano / anneau masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea veuvage / d’esclavage féminine, classiqueb naïvement / serment masculine, classiquea ans / fréquents masculine, classiqueb fières / paupières féminine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb châtain / puritain masculine, classiquea assoupli / l’oubli masculine, classiqueb transfigure / obscure féminine, classiquea adresse / tendresse féminine, classiqueb passant / accent masculine, classiquea prier / crier masculine, classiqueb maître / peut-être féminine, classiquea ronde / blonde féminine, classiqueb lentement / douloureusement masculine, classiquea plaisir / saisir masculine, classiqueb vite / subite féminine, classiquea elle / naturelle féminine, classiqueb choix / bourgeois masculine, classiquea regard / vieillard masculine, classiqueb brille / fille féminine, classiquea femme / infâme féminine, classiqueb pas masculine, classiquea subtilités / révoltés masculine, classiqueb connaître / pénètre féminine, classiquea défense / d’avance féminine, classiqueb crucifix / fils masculine, classiquea sacrifierait / mourrait masculine, classiqueb fidèle / d’elle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources