Les humbles, 1872
Petits Bourgeois
Je n’ai jamais compris‖ l’ambition. Je penseQue l’homme simple trouve‖ en lui sa récompense,Et le modeste sort‖ dont je suis envieux,Si je travaille bien‖ et si je deviens vieux,Sans que mon cœur de luxe‖ ou de gloire s’affame,C’est celui d’un vieil homme‖ avec sa vieille femme,Aujourd’hui bons rentiers,‖ hier petits marchands,Retirés tout au bout‖ du faubourg, près des champs.Oui, cette vie intime‖ est digne du poète.Voyez : le toit pointu‖ porte une girouette,Les roses sentent bon‖ dans leurs carrés de buisEt l’ornement de fer‖ fait bien sur le vieux puits.Près du seuil dont les trois‖ degrés forment terrasse,Un paisible chien noir,‖ qui n’est guère de race,Au soleil de midi,‖ dort couché sur le flanc.Le maître, en vieux chapeau‖ de paille, en habit blanc,Avec un sécateur‖ qui lui sort de la poche,Marche dans le sentier‖ principal et s’approcheQuelquefois d’un certain‖ rosier de sa façonPour le débarrasser‖ d’un gros colimaçon.Sous le bosquet, sa femme‖ est à l’ombre et tricote ;Auprès d’elle, le chat‖ joue avec sa pelote.La treille est faite avec‖ des cercles de tonneaux,Et sur le sable fin‖ sautillent les moineaux.Par la porte, on peut voir,‖ dans la maison commode,Un vieux salon meublé‖ selon l’ancienne mode,Même quelques détails‖ vaguement aperçus :Une pendule avec‖ Napoléon dessusEt des têtes de sphinx‖ à tous les bras de chaise.Mais ne souriez pas.‖ Car on doit être à l’aise,Heureux du jour présent‖ et sûr du lendemain,Dans ce logis de sage‖ observé du chemin.Là sont des gens de bien,‖ sans regret, sans envie,Et qui font comme ont fait‖ leurs pères. Dans leur vieTout est patriarcal‖ et traditionnel.Ils mettent de côté‖ la bûche de Noël,Ils songent à l’avance‖ aux lessives futuresEt, vers le temps des fruits,‖ ils font des confitures.Ils boivent du cassis,‖ innocente liqueur !Et chez eux tout est vieux,‖ tout, excepté le cœur.Ont-ils tort, après tout,‖ de trouver nécessairesLe premier jour de l’an‖ et les anniversaires,D’observer le Carême‖ et de tirer les Rois,De faire, quand il tonne,‖ un grand signe de croix,D’être heureux que la fleur‖ embaume et l’herbe croisse,Et de rendre le pain‖ bénit à leur paroisse ?— Ceux-là seuls ont raison‖ qui, dans ce monde-ci,Calmes et dédaigneux‖ du hasard, ont choisiLes douces voluptés‖ que l’habitude engendre. —Chaque dimanche, ils ont‖ leur fille avec leur gendre ;Le jardinet s’emplit‖ du rire des enfants,Et, bien que les après‖-midi soient étouffants,L’on puise et l’on arrose,‖ et la journée est courte.Puis, quand le pâtissier‖ survient avec la tourte,On s’attable au jardin,‖ déjà moins échauffé,Et la lune se lève‖ au moment du café.Quand le petit garçon‖ s’endort, on le secoue,Et tous s’en vont alors,‖ baisés sur chaque joue,Monter dans l’omnibus‖ voisin, contents et las,Et chargés de bouquets‖ énormes de lilas.
— Merci bien, bonnes gens,‖ merci bien, maisonnette,Pour m’avoir, l’autre jour,‖ donné ce rêve honnête,Qu’en m’éloignant de vous‖ mon esprit prolongeaitAvec la jouissance‖ exquise du projet.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a pense / récompense féminine, classiqueb envieux / vieux masculine, classiquea s’affame / femme féminine, classiqueb marchands / champs masculine, classiquea poète / girouette féminine, classiqueb buis / puits masculine, classiquea terrasse / race féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquea poche / s’approche féminine, classiqueb façon / colimaçon masculine, classiquea tricote / pelote féminine, classiqueb tonneaux / moineaux masculine, classiquea commode / mode féminine, classiqueb aperçus / dessus masculine, classiquea chaise / l’aise féminine, classiqueb lendemain / chemin masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb traditionnel / Noël masculine, classiquea futures / confitures féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea nécessaires / anniversaires féminine, classiqueb Rois / croix masculine, classiquea croisse / paroisse féminine, classiqueb monde-ci / choisi masculine, classiquea engendre / gendre féminine, classiqueb enfants / étouffants masculine, classiquea courte / tourte féminine, classiqueb échauffé / café masculine, classiquea secoue / joue féminine, classiqueb las / lilas masculine, classiquea maisonnette / honnête féminine, classiqueb prolongeait / projet masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources