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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les humbles, 1872

Un Fils

François Coppée· distiques, alexandrins, 182 vers

A Alexis Orsat

I

Quand ils vinrent louer‖ deux chambres au cinquième,Le portier, d’un coup d’œil‖ plein d’un mépris suprême,Comprit tout et conclut :‖ — C’est des petites gens.Le garçonnet, avec‖ ses yeux intelligents,Était gai d’être en deuil,‖ car sa veste était neuve.Vieille à trente ans, sa mère,‖ une timide veuve,Sous ses longs voiles noirs‖ cachait ses yeux rougis ;Et quand on apporta‖ dans ce pauvre logisLeur mobilier, — il faut‖ que du terme il réponde, —Le portier s’assombrit :‖ — C’est du tout petit monde,Pensa-t-il. Néanmoins,‖ leur humble logementÉtant payé le huit‖ très-régulièrement,Il corrigea son mot :‖ — Du petit monde honnête.Mais quand il sut l’instant‖ de leur coup de sonnette,Il ne se pressa plus‖ pour tirer le cordon,— Par dignité ! — La veuve‖ avait pourtant bon ton,Et, pour vivre, courait‖ les leçons de solfège.A l’heure où son cher fils‖ revenait du collège,Elle était de retour‖ et faisait le dîner.Le dimanche, ils allaient‖ souvent se promenerEnsemble au Luxembourg,‖ donnaient du pain aux cygnesEt revenaient. C’était‖ de ces misères dignesEt qui, lorsqu’on leur veut‖ montrer de l’intérêt,Ont un pâle sourire‖ et gardent leur secret.Ils plurent aux voisins.‖ D’abord froide, la logeDésarma. Le concierge‖ eut quelques mots d’éloge ;Et quand, six ans plus tard,‖ un soir, il eut apprisQue le jeune homme avait‖ obtenu tous les prix,Ce père, ému par tant‖ de courage et de zèle,Rêva ceci : — Plus tard ?‖… Pour notre demoiselle ?Or, ce jour-là, tandis‖ que le rhétoricien,Radieux de l’orgueil‖ de sa mère et du sien,Pour la vingtième fois‖ lui montrait son trophéeEt l’embrassait, au point‖ qu’elle était étouffée,Lui parlant à genoux‖ ainsi qu’un amoureuxEt lui disant : — Maman,‖ que nous sommes heureux !Elle prit les deux mains‖ de son fils dans les siennesEt, tout à coup, laissant‖ les douleurs anciennesToutes en même, temps‖ s’échapper de son cœur,A ce naïf, à cet‖ heureux, à ce vainqueur,Elle livra le mot‖ de la science amère.

Il apprit qu’il n’avait‖ que le nom de sa mèreEt qu’elle n’était pas‖ veuve aux yeux de la loi.Elle gagnait sa vie‖ à vingt ans. Mais pourquoiLaisser aller ainsi,‖ seule, une jeune fille ?La maitresse de chant‖ et le fils de famille :Un drame très-banal.‖ Le coupable était mortBrusquement, sans avoir‖ pu réparer son tort ;Elle eût voulu le suivre‖ en ce moment funeste,Mais elle avait un fils :‖ — Un fils ! tu sais le reste.Voilà, depuis seize ans,‖ mon désespoir profond.Je n’ai plus de santé,‖ mes pauvres yeux s’en vont,Tu n’as pas de métier,‖ et nous avons des dettes.

L’enfant avait rêvé‖ gloire, sabre, épaulettes,Un avenir doré,‖ les honneurs les plus grands.A présent, il voulait‖ gagner douze cents francs.Il consola sa mère,‖ il parla comme on prie :— Tu sais. Nous connaissons‖ quelqu’un à la mairieIl me fera nommer ;‖ c’est un chef de bureau.Ah ! pourvu qu’à vingt ans‖ j’aie un bon numéro !Mais oui, j’ai de la chance‖ au jeu. Ne sois pas triste.Puis ce n’est pas pour rien‖ que je suis un artiste.Et que je sais un peu‖ jouer du violon.On peut faire un métier‖ du talent de salon.Je me sens un courage‖ indomptable dans l’âme ;Tu verras. Mais ris donc,‖ maman. D’abord, madame,Je ne serai content‖ que quand vous aurez ri.

La pauvre heureuse mère !‖ un sourire attendriÉclaira, fugitif,‖ sa figure chagrine,Puis, tendre, elle attira‖ son fils sur sa poitrine,Et, le serrant bien fort,‖ elle pleura longtemps.

Le soir, quand il fut seul,‖ l’enfant de dix-sept ans,En rangeant, à côté‖ des autres sur leurs planches,Ses livres gaufrés d’or‖ et tout dorés sur tranches,A ses rêves d’hier‖ pour toujours dit adieu.Comme il l’avait prévu,‖ d’ailleurs, le reste eut lieu.Un emploi très-modeste‖ occupa sa journée ;Et la bonne moitié‖ de sa nuit fut donnéeA racler des couplets‖ dans un café-concert ;Car il avait raison,‖ et, pour vivre, tout sert.Mais, du jour où l’enfant‖ accepta la bataille,Il cessa tout à coup‖ de grandir ; et sa tailleResta petite ainsi‖ que son ambition.

Quand le portier connut‖ cette décision,Offensé dans ses goûts‖ d’homme aristocratique,Il ne put retenir‖ quelques mots de critique :— Ces gens de peu, dit-il,‖ ont des instincts trop bas.Ils voudraient s’élever,‖ mais ils ne peuvent pas.Ce jeune homme pourtant‖ donnait quelque espérance,C’est certain. Mais voilà !‖ pas de persévérance.Et dire que jadis‖ mon épouse estimaQu’il pourrait convenir‖ un jour à notre Emma !Je souris quand je songe‖ à ce projet folâtre.D’ailleurs nous destinons‖ notre fille au théâtre.

II

Et le bon fils connut‖ le spleen dans un bureau,Le long regard d’envie‖ à travers le carreauSur le libre flâneur‖ qui se promène et fume,L’infecte odeur du poêle‖ à qui l’on s’accoutumeMais qui vous fait pourtant‖ tousser tous les matins,Le journal commenté‖ longuement, les festinsDe petits pains de seigle‖ et de charcuterie,Le calembourg stupide‖ et dont il faut qu’on rie,L’entretien très-vulgaire‖ avec le sentimentDe chacun sur les chefs‖ et sur l’avancement,Le travail monotone,‖ ennuyeux et futile,Le dégoût de sentir‖ qu’on est un inutile,Et, pour moment unique‖ où l’on respire enfin,Le lent retour, d’un pas‖ affaibli par la faimQue doit mal apaiser‖ le dîner toujours maigre.— En vieillissant, sa mère‖ était devenue aigre.Son long chagrin, souffert‖ avec tant de vertu,— Il faut bien l’avouer,‖ — trop longtemps s’était tu :Le cœur subit deux fois‖ les douleurs qu’il faut taireDe plus elle allait mal.‖ Enfin son caractère,Même à ce fils chéri,‖ paraissait bien changé.Le repas était donc‖ par lui-même abrégé ;Il souffrait trop alors,‖ pour lui comme pour elle,De la voir agiter‖ quelque vaine querelle,Et toujours, le plus tôt‖ possible, il s’en allait.— A cette heure, au surplus,‖ son devoir l’appelaitDans le petit café‖-concert de la barrière,Où chaque soir, tenant‖ son violon, derrièreUn pianiste, chef‖ d’orchestre sans bâton,Et non loin d’un troupier‖ soufflant dans un piston,Il écoutait, distrait,‖ et sans les trouver drôles,La chanteuse fardée‖ et montrant ses épaules,Le baryton barbu,‖ gêné dans ses gants blancs,Et le pitre aux genoux‖ rapprochés et tremblants,En grand faux col, faisant‖ des grimaces atrocesEt contant au public‖ charmé sa nuit de noces.Vers minuit seulement,‖ enfin il se levait,Rentrait, ouvrait parfois‖ ses livres de chevet,Mais de lire n’ayant‖ même plus l’énergie,Il se couchait, afin‖ d’épargner la bougie.

Cela dura cinq ans,‖ dix ans, quinze ans. Hélas !Quinze fois, quand revint‖ la saison des lilas,Dans la rue, il put voir,‖ par les soirs de dimanches,Les fillettes du peuple,‖ en fraîches robes blanches,Près du trottoir, où sont‖ les pères indulgents,Jouer à la raquette‖ avec les jeunes gens,Tandis qu’il s’éloignait,‖ toujours seul, le timide.Il ne passa jamais‖ devant la pyramideDes bols à punch ornant‖ le comptoir d’un café,Où souvent il avait,‖ au passage, observéDe vieux garçons, amis‖ des voluptés sans fièvres,Brassant les dominos,‖ la pipe entre les lèvres,Qui s’appelaient « Mon vieux »‖ et caressaient leur chien.Il enviait leur sort ;‖ car tel était le sien :Gagner le pain du jour‖ et le terme au trimestre.Dans les commencements‖ qu’il fut à son orchestre,Une chanteuse blonde‖ et phthisique à moitiéSur lui laissa tomber‖ un regard de pitié ;Mais il baissait les yeux‖ quand elle entrait en scène.Puis, peu de temps après,‖ elle passa la SeineEt mourut, toute jeune,‖ en plein quartier Bréda.A vrai dire, il l’avait‖ presque aimée, et gardaLe dégoût d’avoir vu,‖ — chose bien naturelle, —Les acteurs embrassés‖ et tutoyés par elle ;Et son métier lui fut‖ plus pénible qu’avant.

III

Or l’état de sa mère‖ allait en s’aggravant.Une nuit vint la mort,‖ triste comme la vie ;Et, quand à son dernier‖ logis il l’eut suivie,En grand deuil et traînant‖ le cortège obligéDes collègues heureux‖ de ce jour de congé,Il rentra dans sa chambre‖ et songea, solitaire.Il se vit sans amis,‖ pauvre, célibataire,Vieil enfant étonné‖ d’avoir des cheveux gris ;Il sentit que son âme‖ et son corps avaient pris,Depuis vingt ans, la lente‖ et puissante habitudeDe l’ennui, du silence‖ et de la solitude ;Qu’il n’avait prononcé‖ qu’un mot d’amour : « maman »Et qu’il n’espérait plus‖ que son simple romanPût s’augmenter jamais‖ d’un plus tendre chapitre.— Le jour à son bureau,‖ le soir à son pupitre,Il revint donc s’asseoir,‖ résigné, mais vaincu ;Et, libre, il vit ainsi‖ qu’esclave il a vécu.Même dans la maison‖ qu’il habite, personneNe songe qu’il existe,‖ et, la nuit, quand il sonne,Le vieux portier, — il a‖ soixante-dix-sept ansEt perd la notion‖ des choses et du temps, —Se réveille, maussade,‖ et murmure en son antre :— C’est le petit garçon‖ du cinquième qui rentre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
91((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
6 distiques
Mots à la rime
a cinquième / suprême féminine, classiqueb gens / intelligents masculine, classiquea neuve / veuve féminine, classiqueb rougis / logis masculine, classiquea réponde / monde féminine, classiqueb logement / très-régulièrement masculine, classiquea honnête / sonnette féminine, classiqueb cordon / ton masculine, classiquea solfège / collège féminine, classiqueb dîner / promener masculine, classiquea cygnes / dignes féminine, classiqueb l’intérêt / secret masculine, classiquea loge / d’éloge féminine, classiqueb appris / prix masculine, classiquea zèle / demoiselle féminine, classiqueb rhétoricien / sien masculine, classiquea trophée / étouffée féminine, classiqueb amoureux / heureux masculine, classiquea siennes / anciennes féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb loi / pourquoi masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb mort / tort masculine, classiquea funeste / reste féminine, classiqueb profond / vont masculine, classiquea dettes / épaulettes féminine, classiqueb grands / francs masculine, classiquea prie / mairie féminine, classiqueb bureau / numéro masculine, classiquea triste / artiste féminine, classiqueb violon / salon masculine, classiquea l’âme / madame féminine, classiqueb ri / attendri masculine, classiquea chagrine / poitrine féminine, classiqueb longtemps / ans masculine, classiquea planches / tranches féminine, classiqueb adieu / lieu masculine, classiquea journée / donnée féminine, classiqueb café-concert / sert masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb ambition / décision masculine, classiquea aristocratique / critique féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea espérance / persévérance féminine, classiqueb estima / Emma masculine, classiquea folâtre / théâtre féminine, classiqueb bureau / carreau masculine, classiquea fume / s’accoutume féminine, classiqueb matins / festins masculine, classiquea charcuterie / rie féminine, classiqueb sentiment / l’avancement masculine, classiquea futile / inutile féminine, classiqueb enfin / faim masculine, classiquea maigre / aigre féminine, classiqueb vertu / tu masculine, classiquea taire / caractère féminine, classiqueb changé / abrégé masculine, classiquea elle / querelle féminine, classiqueb allait / l’appelait masculine, classiquea barrière / derrière féminine, classiqueb bâton / piston masculine, classiquea drôles / épaules féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea atroces / noces féminine, classiqueb levait / chevet masculine, classiquea l’énergie / bougie féminine, classiqueb Hélas / lilas masculine, classiquea dimanches / blanches féminine, classiqueb indulgents / gens masculine, classiquea timide / pyramide féminine, classiqueb café / observé masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb chien / sien masculine, classiquea trimestre / orchestre féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquea scène / Seine féminine, classiqueb Bréda / garda masculine, classiquea naturelle / elle féminine, classiqueb qu’avant / s’aggravant masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb obligé / congé masculine, classiquea solitaire / célibataire féminine, classiqueb gris / pris masculine, classiquea habitude / solitude féminine, classiqueb maman / roman masculine, classiquea chapitre / pupitre féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea personne / sonne féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea antre / rentre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources