Poèmes divers, 1869
Les aïeules
A Madame Judith Mendès.
À la fin de juillet‖ les villages sont vides.Depuis longtemps déjà‖ des nuages livides,Menaçant d’un prochain‖ orage à l’occident,Conseillaient la récolte‖ au laboureur prudent.Donc voici la moisson,‖ et bientôt la vendange ;On aiguise les faux,‖ on prépare la grange,Et tous les paysans,‖ dès l’aube rassemblés,Joyeux vont à la fête‖ opulente des blés.Or, pendant tout ce temps‖ de travail, les aïeulesAu village, devant‖ les portes, restent seules,Se chauffant au soleil‖ et branlant le menton,Calmes et les deux mains‖ jointes sur leur bâton ;Car les travaux des champs‖ leur ont courbé la taille.Avec leur long fichu‖ peint de quelque bataille,Leur jupe de futaine‖ et leur grand bonnet blanc,Elles restent ainsi‖ tout le jour sur un banc,Heureuses, sans penser‖ peut-être et sans rien dire,Adressant un béat‖ et mystique sourireAu clair soleil qui dore‖ au loin le vieux clocherEt mûrit les épis‖ que leurs fils vont faucher.
Ah ! c’est la saison douce‖ et chère aux bonnes vieilles !Les histoires autour‖ du feu, les longues veillesNe leur conviennent plus.‖ Leur vieux mari, l’aïeul,Est mort, et, quand on est‖ très-vieux, on est tout seul :La fille est au lavoir,‖ le gendre est à sa vigne.On vous laisse ; et pourtant‖ encore on se résigne,S’il fait un beau soleil‖ aux rayons réchauffants.Elles aimaient naguère‖ à bercer les enfants.Le cœur des vieilles gens,‖ surtout à la campagne,Bat lentement et très‖ volontiers s’accompagneDu mouvement rythmique‖ et calme des berceaux.Mais les petits sont grands‖ aujourd’hui ; ces oiseauxOnt pris leur vol ; ils n’ont‖ plus besoin de défense ;Et voici, que les vieux,‖ dans leur seconde enfance,N’ont même plus, hélas !‖ ce suprême jouet.
Elles pourraient encor‖ bien tourner le rouet ;Mais sur leurs yeux pâlis‖ le temps a mis son voile ;Leurs maigres doigts sont las‖ de filer de la toile ;Car de ces mêmes mains,‖ que le temps fait pâlir,Elles ont déjà dû‖ souvent ensevelirDes chers défunts la froide‖ et lugubre dépouilleAvec ce même lin‖ filé par leur quenouille.
Mais ni la pauvreté‖ constante, ni la mortDes troupeaux, ni le fils‖ aîné tombant au sort,Ni la famine après‖ les mauvaises récoltes,Ni les travaux subis‖ sans cris et sans révoltes,Ni la fille, servante‖ au loin, qui n’écrit pas,Ni les mille tourments‖ qui font pleurer tout bas,En cachette, la nuit,‖ les craintives aïeules,Ni la foudre du ciel‖ incendiant les meules,Ni tout ce qui leur parle‖ encore du passéDans l’étroit cimetière‖ à l’église adosséOù vont jouer les blonds‖ enfants après l’école,Et qui cache, parmi‖ l’herbe et la vigne folle,Plus d’une croix de bois‖ qu’elles connaissent bien,Rien n’a troublé leur cœur‖ héroïque et chrétien.Et maintenant, à l’âge‖ où l’âme se repose,Elles ne semblent pas‖ désirer autre choseQue d’aller, en été,‖ s’asseoir, vers le midi,Sur quelque banc de pierre‖ au soleil attiédi,Pour regarder d’un œil‖ plein de sereine extaseLes canards bleus et verts‖ caquetant dans la vase,Entendre la chanson‖ des laveuses et voirLes chevaux de labour‖ descendre à l’abreuvoir.Leur sourire d’enfant‖ et leur front blanc qui trembleRayonnent de bien-être‖ et de candeur ; il sembleQu’elles ne songent plus‖ à leurs chagrins passés,Qu’elles pardonnent tout,‖ et que c’est bien assezPour elles que d’avoir,‖ dans leurs vieilles années,Les peines d’autrefois‖ étant bien terminées,Et pour donner la joie‖ à leurs quatre-vingts ans,Le grand soleil, ce vieil‖ ami des paysans.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a vides / livides féminine, classiqueb l’occident / prudent masculine, classiquea vendange / grange féminine, classiqueb rassemblés / blés masculine, classiquea aïeules / seules féminine, classiqueb menton / bâton masculine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb blanc / banc masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb clocher / faucher masculine, classiquea vieilles / veilles féminine, classiqueb l’aïeul / seul masculine, classiquea vigne / résigne féminine, classiqueb réchauffants / enfants masculine, classiquea campagne / s’accompagne féminine, classiqueb berceaux / oiseaux masculine, classiquea défense / enfance féminine, classiqueb jouet / rouet masculine, classiquea voile / toile féminine, classiqueb pâlir / ensevelir masculine, classiquea dépouille / quenouille féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea récoltes / révoltes féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea aïeules / meules féminine, classiqueb passé / adossé masculine, équivalentea l’école / folle féminine, classiqueb bien / chrétien masculine, classiquea repose / chose féminine, classiqueb midi / attiédi masculine, classiquea extase / vase féminine, classiqueb voir / l’abreuvoir masculine, classiquea tremble / semble féminine, classiqueb passés / assez masculine, classiquea années / terminées féminine, classiqueb ans / paysans masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Librairie ALEXANDRE HOUSSIAUX, 1885· numérisation poesies.net· Sources