Poèmes modernes, 1869
Enfants Trouvées
I
Dans les promenades publiques,Les beaux dimanches, on peut voirPasser, troupes mélancoliques,Des petites filles en noir.
De loin, on croit des hirondelles :Robes sombres et grands cols blancs ;Et le vent met des frissons d’ailesDans les légers camails tremblants.
Mais quand, plus près des écolières,On les voit se parler tout bas,On songe aux étroites volièresOù les oiseaux ne chantent pas.
Près d’une sœur, qui les surveilleEn dépêchant son chapelet,Deux par deux, en bonnet de vieille,Et les mains sous le mantelet,
Les cils baissés, tristes et laides,Le front ignorant du baiser,Elles vont voir, pauvres cœurs tièdes,Les autres enfants s’amuser.
Les petites vont les premières ;Mais leur regard disciplinéA perdu ses vives lumièresEt son bel azur étonné.
Les pieuses et les savantesOnt un maintien plus glacial ;Toutes ont des mains de servantes,L’œil sournois et l’air trivial.
Car ces êtres sont de la raceDu vice et de la pauvreté,Qui font les enfances sans grâceEt les tristesses sans beauté.
II
Les berceaux ont leurs destinées !Et vous ne les avez pas vus,Les fronts de mères inclinéesComme la Vierge sur Jésus.
Vos sombres âmes stupéfaites,Enfants, ne se rappellent pasLa chambre joyeuse, les fêtesDu premier cri, du premier pas,
La gambade faite en chemiseSur le tapis, devant le feu,La gaîté bruyante et permise,Et l’aïeule qui gronde un peu.
— Pourtant ce qui vous fait, si jeunes,Pareilles aux fleurs des prisons,Ce ne sont ni les rudes jeûnes,Ni les pénibles oraisons :
Ces graves filles, vos maîtresses,Vous pouvez leur dire : « Ma sœur ! »Sans amour tendre ni caresses,Elles ont du moins la douceur ;
Une de ces vierges chrétiennesJoint tous les jours, souvenez-vous,Vos petites mains sous les siennes,En vous tenant sur ses genoux ;
Et sa voix, bonne et familière,Vous fait répéter chaque soirUne belle et longue prièreQui parle d’amour et d’espoir.
III
Sombres enfants qui, sur ma route,Allez, le front lourd et baissé,Je crains que vous n’ayez le douteEffrayant de votre passé ;
Que dans votre âme obscure, où monteLe flot des vagues questions,Vous ne sentiez frémir la honte,Source des malédictions ;
Et que, par lueurs éphémères,Votre esprit ne cherche à savoirSi vraiment sont mortes vos mères,Pour qu’on vous habille de noir !
— Si ce doute est votre souffrance,Ah ! que pour toujours le couventDans la plus étroite ignoranceMure votre cœur tout vivant !
Que par les niaises pratiquesEt les dévotions d’autel,Par le chant des fades cantiquesEt la lecture du missel,
Par la fatigue du cilice,Par le chapelet récité,A ce point votre âme s’emplisseD’enfantine crédulité,
Que, ployant sous les disciplinesEt mortes avant le cercueil,Vous vous sentiez bien orphelinesEn voyant vos habits de deuil !
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 22(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 8 quatrains
- Mots à la rime
- a publiques / mélancoliques féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea hirondelles / d’ailes féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea écolières / volières féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea surveille / vieille féminine, classiqueb chapelet / mantelet masculine, classiquea laides / tièdes féminine, classiqueb baiser / s’amuser masculine, classiquea premières / lumières féminine, classiqueb discipliné / étonné masculine, classiquea savantes / servantes féminine, classiqueb glacial / trivial masculine, classiquea race / grâce féminine, classiqueb pauvreté / beauté masculine, classiquea destinées / inclinées féminine, classiqueb vus / Jésus masculine, classiquea stupéfaites / fêtes féminine, classiqueb pas masculine, classiquea chemise / permise féminine, classiqueb feu / peu masculine, classiquea jeunes / jeûnes féminine, classiqueb prisons / oraisons masculine, équivalentea maîtresses / caresses féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea chrétiennes / siennes féminine, classiqueb souvenez-vous / genoux masculine, classiquea familière / prière féminine, classiqueb soir / d’espoir masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb baissé / passé masculine, classiquea monte / honte féminine, classiqueb questions / malédictions masculine, classiquea éphémères / mères féminine, classiqueb savoir / noir masculine, classiquea souffrance / ignorance féminine, classiqueb couvent / vivant masculine, classiquea pratiques / cantiques féminine, classiqueb d’autel / missel masculine, classiquea cilice / s’emplisse féminine, classiqueb récité / crédulité masculine, classiquea disciplines / orphelines féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources