Poèmes modernes, 1869
Le Banc
Non loin du piédestal‖ où j’étais accoudé,A l’ombre d’un Sylvain‖ de marbre démodéEt sur un banc perdu‖ du jardin solitaire,Je vis une servante‖ auprès d’un militaire.Ils se tenaient tous deux‖ assis à chaque coinDu banc, et se parlaient‖ doucement, mais de loin,— Attitude où l’amour‖ jeune est reconnaissable. —A leurs pieds un enfant‖ jouait avec le sable.C’était le soir ; c’était‖ l’heure où les amoureux,Moins timides, tout bas‖ osent se faire entre euxLes tendres questions‖ et les douces réponses.Le couchant empourprait‖ le front noir des quinconces ;Lentement descendait‖ l’ombre, comme à dessein ;Le vent, déjà plus frais,‖ ridait l’eau du bassinOù tremblait un beau ciel‖ vert et moiré de rose ;Tout s’apaisait. C’était‖ cette adorable chose :Une fin de beau jour‖ à la fin de l’été.
Et, n’ayant rien de mieux‖ à faire, j’écoutai.
Tous deux dirent d’abord‖ le plaisir qu’on éprouveA parler du passé,‖ comment on se retrouveSi loin, bien qu’étant nés‖ dans un petit pays,Leur enfance commune,‖ et les parents vieillisDont on est inquiet,‖ sans trop oser le direDans ses lettres, les vieux‖ ne sachant pas écrireEt ne pouvant payer‖ la plume du bedeau.Ils dirent la rivière‖ ombreuse, le rideauDe peupliers, l’endroit‖ pour pêcher à la ligneCaché sous le houblon‖ et sous la folle vigne,Le cerisier qu’ensemble‖ ils avaient dépouillé,Le vieux bateau, rempli‖ de feuillage mouillé,Qu’on prenait pour aller‖ jouer dans le coin d’île,Les moulins, les sentiers‖ sous bois, toute l’idylle.
Mais l’enfance du pauvre‖ est très courte, et depuisN’avaient-ils pas tous deux‖ souffert bien des ennuis ?— Et naïve, ignorant‖ encore la prudence,La simple enfant livra‖ toute sa confidence,La première.Elle dit,‖ en termes très touchants,Que, ne supportant pas‖ les durs travaux des champsEt ne voulant pas être‖ à charge à sa famille,Elle avait bien prévu‖ qu’elle resterait fille,Ses père et mère étant‖ de pauvres villageois,Et qu’elle était entrée‖ alors chez des bourgeois.Or cette vie était‖ pour elle bien amère,A son âge, d’avoir‖ tous les soins d’une mèrePour des enfants ingrats‖ et qui ne l’aimaient pas.Elle pleurait souvent‖ à l’heure des repas,Dans sa froide cuisine,‖ auprès d’une chandelle,Toute seule. Elle était‖ courageuse et fidèle ;Mais ses maîtres, gardant‖ toujours leur air grognon,Ne semblaient même pas‖ la connaître de nomEt lui donnaient celui‖ de la servante ancienne.Enfin la vie était‖ dure à tous, et la sienneLui compterait sans doute‖ un jour pour ses péchés.
Les deux enfants s’étaient‖ doucement rapprochés.Mais, sans pouvoir trouver‖ un bon mot qui console,Le militaire prit‖ à son tour la parole.Il parla, le front bas‖ et les yeux assombris :
Lui, la conscription‖ à vingt ans l’avait pris.Être soldat, cela‖ se nomme encor service.Il maudit ce métier‖ qui lui donnait un vice :De pauvre on l’avait fait‖ devenir paresseux.L’avenir ! il n’osait‖ y croire, étant de ceuxQu’on peut le lendemain‖ envoyer à la guerre,Un de ces hommes, faits‖ d’une argile vulgaire,Que pour l’ambition‖ du premier conquérantDieu sans doute pétrit‖ d’un pouce indifférent,Chair à canon, chair à‖ scalpel, matière infâmeEt que la statistique‖ appelle seule une âme.Il raconta ses jours‖ sans fin de garnison,Ses courses dans les champs,‖ le soir, vers l’horizon,Sans but, en écoutant‖ si la retraite sonne.Il était sans ami,‖ sans pays, sans personne,Sans rien. Il ne pouvait‖ se faire à son étatEt parfois souhaitait‖ que la guerre éclatât.
A ce mot, prononcé‖ simplement, la servanteEut un petit frisson‖ de soudaine épouvante,Et s’approchant, avec‖ un bon geste de sœur :« Ne parlez pas ainsi,‖ » dit-elle avec douceur ;Puis elle prit les mains‖ du soldat, sans rien dire,Et tous deux, essayant‖ un douloureux sourire,Écoutèrent au loin‖ mourir le chant des nids.Alors — mystérieux‖ témoin, je te bénis,Amour, consolateur‖ dernier des misérables,Je vous bénis, ô nuit,‖ ô rameaux vénérablesQui les cachiez, pendant‖ qu’ils oubliaient un peu !En silence, les mains‖ froides, la tête en feu,Ils virent dans l’azur‖ les étoiles éclore,Puis longtemps et tout bas‖ échangèrent encore,Heureux et confiants,‖ l’un près de l’autre assis,Leurs modestes espoirs‖ et leurs humbles soucis.Le murmure des voix,‖ plus craintif et plus tendre,S’affaiblit ; et, bientôt‖ après, je pus entendre— Car l’ombre m’empêchait‖ de voir les deux amis —Un baiser, qu’un soupir‖ d’abord avait promis,Vibrer, pareil au bruit‖ d’un oiseau qui s’effare.
Tout à coup une claire‖ et brutale fanfareÉclata dans la nuit‖ profonde du jardin.Le soldat inquiet‖ se releva soudain :Il fallait se quitter,‖ car c’était la retraite.Oh ! le triste moment‖ d’un départ qui s’apprête !Vingt fois on se redit‖ qu’on se reverrait là ;Et le pauvre amoureux‖ en hâte s’en alla,Mais non sans regarder‖ bien souvent en arrière.Elle, les yeux baissés‖ comme pour la prière,Triste, joignant les mains‖ sur son tablier blanc,Resta longtemps rêveuse‖ et seule sur le banc.Lentement s’éloignait‖ la fanfare importune ;Et, lorsque dans le ciel‖ monta le clair de lune,Je la vis, pâle encor‖ du baiser de l’amantEt les larmes aux yeux,‖ écouter vaguementLa retraite s’éteindre‖ au fond du crépuscule.Et je n’ai pas trouvé‖ cela si ridicule.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 56((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a accoudé / démodé masculine, classiqueb solitaire / militaire féminine, classiquea coin / loin masculine, classiqueb reconnaissable / sable féminine, classiquea amoureux / eux masculine, classiqueb réponses / quinconces féminine, classiquea dessein / bassin masculine, classiqueb rose / chose féminine, classiquea l’été / j’écoutai masculine, classiqueb éprouve / retrouve féminine, équivalentea pays / vieillis masculine, classiqueb dire / écrire féminine, classiquea bedeau / rideau masculine, classiqueb ligne / vigne féminine, classiquea dépouillé / mouillé masculine, classiqueb d’île / l’idylle féminine, classiquea depuis / ennuis masculine, classiqueb prudence / confidence féminine, classiquea première / touchants / champs masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea villageois / bourgeois masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea pas / repas masculine, classiqueb chandelle / fidèle féminine, classiquea grognon / nom masculine, classiqueb ancienne / sienne féminine, classiquea péchés / rapprochés masculine, classiqueb console / parole féminine, classiquea assombris / pris masculine, classiqueb service / vice féminine, classiquea paresseux / ceux masculine, classiqueb guerre / vulgaire féminine, classiquea conquérant / indifférent masculine, classiqueb infâme / âme féminine, classiquea garnison / l’horizon masculine, classiqueb sonne / personne féminine, classiquea état / éclatât masculine, classiqueb servante / épouvante féminine, classiquea sœur / douceur masculine, classiqueb dire / sourire féminine, classiquea nids / bénis masculine, classiqueb misérables / vénérables féminine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb éclore / encore féminine, classiquea assis / soucis masculine, classiqueb tendre / entendre féminine, classiquea amis / promis masculine, classiqueb s’effare / fanfare féminine, classiquea jardin / soudain masculine, classiqueb retraite / s’apprête féminine, classiquea là / alla masculine, classiqueb arrière / prière féminine, classiquea blanc / banc masculine, classiqueb importune / lune féminine, classiquea l’amant / vaguement masculine, classiqueb crépuscule / ridicule féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources