Poèmes modernes, 1869
La Bénédiction
Or, en mil huit cent neuf,‖ nous prîmes Saragosse.J’étais sergent. Ce fut‖ une journée atroce.La ville prise, on fit‖ le siège des maisons,Qui, bien closes, avec‖ des airs de trahisons,Faisaient pleuvoir les coups‖ de feu par leurs fenêtres.On se disait tout bas :‖ « C’est la faute des prêtres. »Et, quand on en voyait‖ s’enfuir dans le lointain,Bien qu’on eût combattu‖ dès le petit matin,Avec les yeux brûlés‖ de poussière et la boucheAmère du baiser‖ sombre de la cartouche,On fusillait gaîment‖ et soudain plus disposTous ces longs manteaux noirs‖ et tous ces grands chapeaux.
Mon bataillon suivait‖ une ruelle étroite.Je marchais, observant‖ les toits à gauche, à droite,A mon rang de sergent,‖ avec les voltigeurs,Et je voyais au ciel‖ de subites rougeursHaletantes ainsi‖ qu’une haleine de forge.On entendait des cris‖ de femme qu’on égorge,Au loin, dans le funèbre‖ et sourd bourdonnement.Il fallait enjamber‖ des morts à tout moment.Nos hommes se baissaient‖ pour entrer dans les bouges,Puis en sortaient avec‖ leurs baïonnettes rouges,Et du sang de leurs mains‖ faisaient des croix au mur ;Car dans ces défilés‖ il fallait être sûrDe ne pas oublier‖ un ennemi derrière.Nous allions sans tambour‖ et sans marche guerrière.Nos officiers étaient‖ pensifs. Les vétérans,Inquiets, se serraient‖ du coude dans les rangsEt se sentaient le cœur‖ faible d’une recrue.
Tout à coup, au détour‖ d une petite rue,On nous crie en français :‖ « A l’aide ! » En quelques bondsNous joignons nos amis‖ en danger et tombonsAu milieu d’une belle‖ et grave compagnieDe grenadiers chassés‖ avec ignominieDu parvis d’un couvent‖ seulement défenduPar vingt moines, démons‖ noirs au crâne tondu,Qui sur la robe avaient‖ la croix de laine blanche,Et qui, pieds nus, le bras‖ sanglant hors de la manche,Les assommaient à coups‖ d’énormes crucifix.Ce fut tragique : avec‖ tous les autres je fisUn feu de peloton‖ qui balaya la place.Froidement, méchamment,‖ car la troupe était lasseEt tous nous nous sentions‖ des âmes de bourreaux,Nous tuâmes ce groupe‖ horrible de héros.Et cette action vile‖ une fois consommée,Lorsque se dissipa‖ la compacte fumée,Nous vîmes, de dessous‖ les corps enchevêtrés,De longs ruisseaux de sang‖ descendre les degrés.— Et, derrière, s’ouvrait‖ l’église, immense et sombre.
Les cierges étoilaient‖ de points d’or toute l’ombre ;L’encens y répandait‖ son parfum de langueur ;Et, tout au fond, tourné‖ vers l’autel, dans le chœur,Comme s’il n’avait pas‖ entendu la bataille,Un prêtre en cheveux blancs‖ et de très haute tailleTerminait son office‖ avec tranquillité.
Ce mauvais souvenir‖ si présent m’est restéQu’en vous le racontant‖ je crois tout revoir presque :Le vieux couvent avec‖ sa façade moresque,Les grands cadavres bruns‖ des moines, le soleilFaisant sur le pavé‖ fumer le sang vermeil,Et, dans l’encadrement‖ noir de la porte basse,Ce prêtre et cet autel‖ brillant comme une châsse,Et nous autres cloués‖ au sol, presque poltrons.
Certes, j’étais alors‖ un vrai sac à jurons,Un impie ; et plus d’un‖ encore se rappelleQu’on me vit une fois,‖ au sac d’une chapelle,Pour faire le gentil‖ et le spirituel,Allumer une pipe‖ aux cierges de l’autel.Déjà j’étais un vieux‖ traîneur de sabretache ;Et le pli que donnait‖ ma lèvre à ma moustacheAnnonçait un blasphème‖ et n’était pas trompeur.— Mais ce vieil homme était‖ si blanc qu’il me fit peur.
« Feu ! dit un officier.Nul ne bougea. Le prêtreEntendit, à coup sûr,‖ mais n’en fit rien paraître,Et nous fit face avec‖ son grand saint-sacrement ;Car sa messe en était‖ arrivée au momentOù le prêtre se tourne‖ et bénit les fidèles.Ses bras levés avaient‖ une envergure d’ailes.
Et chacun recula,‖ lorsque avec l’ostensoirIl décrivit la croix‖ dans l’air et qu’on put voirQu’il ne tremblait pas plus‖ que devant les dévotes,Et quand sa belle voix,‖ psalmodiant les notes,Comme font les curés‖ dans tous leurs Orémus,Dit :Benedicat vos‖ omnipotens Deus.
« Feu ! répéta la voix‖ féroce, ou je me fâche. »
Alors un d’entre nous,‖ un soldat, mais un lâche,Abaissa son fusil‖ et fit feu. Le vieillardDevint très pâle, mais,‖ sans baisser son regardÉtincelant d’un sombre‖ et farouche courage :
Pater et filius, reprit-il.Quelle rageOu quel voile de sang‖ affolant un cerveauFit partir de nos rangs‖ un coup de feu nouveau ?Je ne sais ; mais pourtant‖ cette action fut faite.Le moine, d’une main‖ s’appuyant sur le faîteDe l’autel et tâchant‖ de nous bénir encor,De l’autre souleva‖ le lourd ostensoir d’or.Pour la troisième fois‖ il traça dans l’espaceLe signe du pardon,‖ et d’une voix très basse,Mais qu’on entendit bien,‖ car tous bruits s’étaient tus,Il dit, les yeux fermés :Et Spiritus sanctus,
Puis tomba mort, ayant‖ achevé sa prière.L’ostensoir rebondit‖ par trois fois sur la pierre.Et, comme nous restions,‖ même les vieux troupiers,Sombres, l’horreur vivante‖ au cœur et l’arme aux pieds,Devant ce meurtre infâme‖ et devant ce martyre :
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 53((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 distiques
- Mots à la rime
- a Saragosse / atroce féminine, classiqueb maisons / trahisons masculine, classiquea fenêtres / prêtres féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquea bouche / cartouche féminine, classiqueb dispos / chapeaux masculine, classiquea étroite / droite féminine, classiqueb voltigeurs / rougeurs masculine, classiquea forge / égorge féminine, classiqueb bourdonnement / moment masculine, classiquea bouges / rouges féminine, classiqueb mur / sûr masculine, classiquea derrière / guerrière féminine, classiqueb vétérans / rangs masculine, classiquea recrue / rue féminine, classiqueb bonds / tombons masculine, classiquea compagnie / ignominie féminine, classiqueb défendu / tondu masculine, classiquea blanche / manche féminine, classiqueb crucifix / fis masculine, classiquea place / lasse féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquea consommée / fumée féminine, classiqueb enchevêtrés / degrés masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb langueur / chœur masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb tranquillité / resté masculine, classiquea presque / moresque féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea basse / châsse féminine, classiqueb poltrons / jurons masculine, classiquea rappelle / chapelle féminine, classiqueb spirituel / l’autel masculine, classiquea sabretache / moustache féminine, classiqueb trompeur / peur masculine, classiquea officier / prêtre / paraître féminine, classiqueb saint-sacrement / moment masculine, classiquea fidèles / d’ailes féminine, classiqueb l’ostensoir / voir masculine, classiquea dévotes / notes féminine, classiqueb Orémus / Dit / Deus masculine, classiquea fâche / lâche féminine, classiqueb vieillard / regard masculine, classiquea courage / il / rage féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classiquea faite / faîte féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea l’espace / basse féminine, classiqueb tus / fermés / sanctus masculine, classiquea prière / pierre féminine, classiqueb troupiers / pieds masculine, classiquea martyre / rire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources