Poèmes modernes, 1869
Le Défilé
Dans le faubourg planté‖ d’arbustes rabougris,Où le pâle chardon‖ pousse au bord des murs gris,Sur le trottoir pavé‖ que limitent des bornes,Lentement, en grand deuil‖ tous deux, tristes et mornes,Et vers le couchant d’or‖ d’un juillet étouffant,Vont ensemble une mère‖ et son petit enfant.La mère est jeune encore,‖ elle est pauvre, elle est veuve.Résignée, et pourtant‖ droite encor sous l’épreuve,Elle songe sans doute‖ au sombre lendemain ;Et le petit garçon‖ qu’elle tient par la mainA déjà dans ses yeux‖ agrandis par les jeûnesL’air grave des enfants‖ qui s’étonnent trop jeunes.
Ils marchent, regardant‖ le coucher du soleil.
Mais voici que, parmi‖ le triomphe vermeilDes nuages de pourpre‖ aux franges d’écarlate,Là-bas, soudaine et fière,‖ une fanfare éclate ;Et, poussant devant eux‖ clairons et timbaliers,Apparaissent au loin‖ les premiers cavaliersD’un pompeux régiment‖ qui vient de la parade.Des escadrons ! mais c’est‖ comme une mascarade.Les enfants et le peuple,‖ hélas ! enfant aussi,S’arrêtent en chemin‖ pour les voir. Or ceux-ciSont très beaux ; et le fils‖ de la veuve regarde.Lui qui vécut dans les‖ murs froids d’une mansarde,Il n’a jamais rien vu‖ de tel. Il est hagard ;Et sa mère lui dit,‖ bénissant ce hasard,Et distraite, elle aussi,‖ de ses rêves austères :
Restons là. Nous verrons‖ passer les militaires. »
Ils s’arrêtent tous deux ;‖ et le beau régiment,Sombre et pesant d’orgueil,‖ défile fièrement.Ce sont des cuirassiers ;‖ ils vont, musique en tête,Répandant à l’entour‖ comme un bruit de tempête.Les casques sont polis‖ ainsi que des miroirs ;Les sabres sont tirés.‖ Tous les chevaux sont noirs ;Ils ont la flamme aux yeux‖ et le sang aux narines.— Les cuirasses d’acier‖ qui bombent les poitrinesJettent à chaque pas‖ des éclairs aveuglants ;Et les lourds escadrons,‖ impassibles et lents,
Se succèdent, au pas,‖ allant de gauche à droite,Avec leurs officiers‖ dans la distance étroite,Si bien que le passant,‖ sur la route arrêté,Cependant qu’il peut voir‖ s’éloigner d’un côtéDes croupes de chevaux‖ et des dos de cuirasses,Voit de l’autre, marchant‖ de tout près sur leurs traces,S’avancer, alignés‖ comme par deux niveaux,Des casques de soldats‖ et des fronts de chevaux.Et ce spectacle est plus‖ sublime et plus faroucheDans la rouge splendeur‖ du soleil qui se couche.
Mais, l’œil tout ébloui‖ des ors et des aciers,L’enfant cherche surtout‖ à voir ces officiersQui brandissent, tournés‖ à demi sur la selle,Leur sabre dont la lame‖ au soleil étincelle,Et sont gantés de blanc‖ ainsi que pour le bal,Et commandent, tandis‖ que leur fougueux cheval,Se rappelant sans doute‖ une ancienne victoire,Secoue avec orgueil‖ son mors dans sa mâchoire.Et plus que tous ceux-là‖ l’enfant admire encorLe plus jeune, qui n’a‖ qu’une aiguillette d’orEt marche dans les rangs‖ ainsi qu’une recrue,Mais qui semble toujours‖ à la foule accourueLe plus heureux, le plus‖ superbe et le plus beau,Car il porte les plis‖ somptueux du drapeau.
Le régiment défile,‖ et l’enfant s’extasie.Craintif et se tenant‖ à la jupe saisieDe sa mère, il admire,‖ avide et stupéfait,Et tremble. Mais alors‖ celle-ci, qui rêvait,Le regarde, et soudain‖ elle devient peureuse.La pauvre femme, qui‖ naguère était heureuseQue pour son fils ce beau‖ régiment paradât,Craint maintenant qu’il veuille‖ un jour être soldat ;Et même, bien avant‖ que ce soupçon s’achève,Son esprit a conçu‖ l’épouvantable rêveD’un noir champ de bataille‖ où dans les blés versés,Sous la lune sinistre,‖ on voit quelques blessés,Qui, mouillés par le sang‖ et la rosée amère,Se traînent sur leurs mains‖ en appelant leur mère,Puis qui s’accoudent, puis‖ qui retombent enfin ;Et, seuls debout alors,‖ des chevaux ayant faimQui, baissant vers le sol‖ leurs longs museaux avides,Broutent le gazon noir‖ entre les morts livides !
Elle entraîne son fils ;‖ elle a le cœur glacé.Et, bien que le brillant‖ régiment soit passéEt qu’au coin du faubourg‖ tourne l’arrière-garde,L’enfant se plaint tout bas,‖ et résiste, et regardeSon rêve qui s’enfuit,‖ espérant voir encorLà-bas, dans la poussière,‖ une étincelle d’or,Et détestant déjà‖ les amis et les mèresQui nous tirent loin des‖ dangers et des chimères.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 9 distiques
- Mots à la rime
- a rabougris / gris masculine, classiqueb bornes / mornes féminine, classiquea étouffant / enfant masculine, classiqueb veuve / l’épreuve féminine, classiquea lendemain / main masculine, classiqueb jeûnes / jeunes féminine, classiquea soleil / vermeil masculine, équivalenteb d’écarlate / éclate féminine, classiquea timbaliers / cavaliers masculine, classiqueb parade / mascarade féminine, classiquea aussi / ceux-ci masculine, classiqueb regarde / mansarde féminine, classiquea hagard / hasard masculine, classiqueb austères / militaires féminine, classiquea régiment / fièrement masculine, classiqueb tête / tempête féminine, classiquea miroirs / noirs masculine, classiqueb narines / poitrines féminine, classiquea aveuglants / lents masculine, classiqueb droite / étroite féminine, classiquea arrêté / côté masculine, classiqueb cuirasses / traces féminine, classiquea niveaux / chevaux masculine, classiqueb farouche / couche féminine, classiquea aciers / officiers masculine, classiqueb selle / étincelle féminine, classiquea bal / cheval masculine, classiqueb victoire / mâchoire féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb recrue / accourue féminine, classiquea beau / drapeau masculine, classiqueb s’extasie / saisie féminine, classiquea stupéfait / rêvait masculine, classiqueb peureuse / heureuse féminine, classiquea paradât / soldat masculine, classiqueb s’achève / rêve féminine, classiquea versés / blessés masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea enfin / faim masculine, classiqueb avides / livides féminine, classiquea glacé / passé masculine, classiqueb l’arrière-garde / regarde féminine, classiqueb mères / chimères féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources