Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Première partie
Le siège de paris
I Approvisionnements
Les troupeaux poussiéreux et grisQui promettent maigre ripailleRuminent, couchés sur la paille,Dans tous les jardins de Paris.
Mais le passant mélancoliqueNe trouve dans tout ce bétailNi d’ensemble ni de détailEmpreint d’un charme bucolique ;
Ces grands bœufs aux gens peu frugauxFont rêver des repas d’Homère,Et cet agneau tétant sa mèreN’est qu’un avenir de gigots.
Ils ont faim et froid, ils sont mornes.L’un contre l’autre acoquinés,Ils ont des airs de condamnésEt baissent tristement leurs cornes.
Le pourceau dormant au soleilFrémit au contact d’une moucheDont l’ardent aiguillon le toucheEt le fait geindre en son sommeil.
Et dans leurs clôtures de planchesIls semblent, pauvres animaux,Savoir qu’au bout de tous ces mauxIls seront mangés par éclanches.
— Mais n’ayons pas naïvementDe pitié pour cette hécatombe ;Car j’entends, dans le soir qui tombe,Les durs clairons d’un régiment,
Et, songeant au temps où nous sommes,Sombre, j’ai murmuré bien bas :« O troupeaux, ne vous plaignez pasDe la férocité des hommes ! »
II Voitures d’ambulance
L’été, sous la claire nuit bleue,Galopant le long des moissons,Les omnibus de la banlieueRentraient, le soir, pleins de chansons.
Les grisettes sur ces voituresGrimpaient avec les calicots.On avait mangé des frituresEt cueilli des coquelicots.
Les moustaches frôlaient les joues,Car dans l’ombre on peut tout oser,Le bruit des grelots et des rouesÉtouffant le bruit d’un baiser.
Et l’on revenait, sous les branches,De Boulogne ou de Charenton,Les bras noirs sur les tailles blanches,Tout en jouant du mirliton.
— Or j’ai revu ces voiturées,Mais non plus telles que jadis,Par les amusantes soiréesDes dimanches et des lundis.
Le drapeau blanc de l’ambulancePendait, morne, auprès du cocher.C’est au petit pas, en silence,Que leurs chevaux devaient marcher.
Elles glissaient comme des ombres,Et les passants, d’horreur saisis,Voyaient par les portières sombresPasser des canons de fusils.
Ceux de la bataille dernièreRevenaient là, tristes et lents,Et l’on souffrait à chaque ornièreQui secouait leurs fronts ballants.
Ils ont fait à peine deux lieues,Ces ironiques omnibusPleins de blessés aux vestes bleuesQu’ensanglanta l’éclat d’obus.
Ce convoi de coucous qui passeSemble nous faire réfléchirA l’étroitesse de l’espaceQui nous reste encor pour mourir ;
Et, malgré mes pleurs de souffrance,J’ai pu lire sur leurs panneauxLes noms des frontières de France :Courbevoie, Asnières, Puteaux.
III En faction
L’œil ouvert sur l’horizon,On m’a mis en sentinelle.— Comme l’arrière-saisonEst morose et solennelle !
Un long convoi de blessés,Funèbre, franchit nos portes.— Combien sous ces vents glacésS’envolent de feuilles mortes ?
On a vaincu cependant,Mais nos pertes sont trop sûres.— Pourquoi ce soir l’occidentSaigne-t-il par vingt blessures ?
Dans tes vieux murs, ô Paris,Nous tiendrons, forts et fidèles.— Qu’il fait mal, dans ce ciel gris,Le départ des hirondelles.
IV Tableau de bivouac
Furieux de la double étape,Les soldats n’ont pas le cœur gai ;On a donné plus d’une tapeAu petit tambour fatigué.
Mais, quand il a taillé la soupe,Coupé le bois et fait du feu,On laisse enfin l’enfant de troupeSe coucher et dormir un peu.
Les vétérans sont là, farouches,A ce bivouac qu’on voit briller ;Et d’un sac rempli de cartouchesL’enfant s’est fait un oreiller.
Le sac est si gonflé qu’il crève,La poudre à terre se répand ;Mais l’orphelin sommeille et rêveA trois pas du foyer flambant.
Rien qu’une étincelle, une seule !Tout est dit — Cela fait frémir !Comme une vigilante aïeule,La mort le regarde dormir.
— Mais non ! Lorsque par les espacesL’hirondelle fuyant l’hiverRepose un peu ses ailes lassesSur l’onde en courroux de la mer,
La lame énorme, dont la chutePourrait écraser un vaisseau,Offre un repos d’une minuteA la fatigue de l’oiseau…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(abba) 22(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et heptasyllabes (104 de 8, 16 de 7)· profil 8, 7
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a gris / Paris masculineb ripaille / paille fémininea mélancolique / bucolique féminineb bétail / détail masculinea frugaux / gigots masculineb d’Homère / mère fémininea mornes / cornes féminineb acoquinés / condamnés masculinea soleil / sommeil masculineb mouche / touche fémininea planches / éclanches féminineb animaux / maux masculinea naïvement / régiment masculineb hécatombe / tombe fémininea sommes / hommes féminineb bas / pas masculinea bleue / banlieue féminineb moissons / chansons masculinea voitures / fritures féminineb calicots / coquelicots masculinea joues / roues féminineb oser / baiser masculinea branches / blanches féminineb Charenton / mirliton masculinea voiturées / soirées féminineb jadis / lundis masculinea l’ambulance / silence féminineb cocher / marcher masculinea ombres / sombres féminineb saisis / fusils masculinea dernière / ornière féminineb lents / ballants masculinea lieues / bleues féminineb omnibus / d’obus masculinea passe / l’espace féminineb réfléchir / mourir masculinea souffrance / France féminineb panneaux / Puteaux masculinea l’horizon / l’arrière-saison masculineb sentinelle / solennelle fémininea blessés / glacés masculineb portes / mortes fémininea cependant / l’occident masculineb sûres / blessures fémininea Paris / gris masculineb fidèles / hirondelles fémininea étape / tape féminineb gai / fatigué masculinea soupe / troupe féminineb feu / peu masculinea farouches / cartouches féminineb briller / oreiller masculinea crève / rêve féminineb répand / flambant masculinea seule / aïeule féminineb frémir / dormir masculinea espaces / lasses féminineb l’hiver / mer masculinea chute / minute féminineb vaisseau / l’oiseau masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources