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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Deuxième partie

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François Coppée· 9 dizains, décasyllabes, 90 vers

BIEN que raclant‖ encor de la guitare,J’ai la moitié‖ d’un siècle, c’est bien clair.Je tousse trop,‖ cela tourne au catarrhe,Et suis, hélas !‖ lorsque revient l’hiver,A la merci‖ du moindre courant d’air.Plus d’une place‖ en ma bouche est vacante.Je m’alourdis ;‖ ma halte est plus fréquente,Lorsque je fais‖ les chemins coutumiers.Et la jeunesse‖ à cinquante ans — cinquante ! —C’est seulement‖ pour les jeunes-premiers.

L’âge m’est dur,‖ bien que je m’y résigne.Je blanchis peu,‖ ce qui n’est point normal.Des cheveux gris‖ peut-être suis-je indigne ?En moi pourtant‖ s’affaiblit l’animal.Je m’endors tard‖ et je digère mal.J’ai bien toujours‖ une petite amie,Mais c’est avec‖ beaucoup d’économieQue je lui prouve‖ encor mon sentiment.Je me sens vieux,‖ même à l’Académie.Si je faisais‖ un peu mon testament.

On n’en meurt pas.‖ Et puis, la mort ? J’y penseD’un ferme cœur‖ et sans jamais frémir.C’est le repos‖ et c’est la récompenseDu malheureux‖ fatigué de gémir.Hamlet a bien‖ raison : « Mourir ! Dormir ! »Le bonheur même‖ à la fin nous dégoûte.Des jeunes gens‖ tombés à moitié route,Les Grecs disaient :‖ Ils sont aimés des Dieux ! »Quant au terrible‖ au-delà qu’on redoute,J’en suis certain,‖ ce n’est rien ou c’est mieux.

Si ce n’est rien,‖ tout est dit. Mais j’espèreEn ce Dieu bon,‖ que, priant à deux mains,Petit enfant,‖ j’appelais : « Notre Père ! »Il doit donner‖ de meilleurs lendemainsAu triste sort‖ subi par les humains.Je ne sais pas‖ si la mort les délivre,Mais aucun d’eux‖ ne demandait à vivre ;C’est dans les pleurs‖ que tous ont vu le jour ;Et, dans l’étroit‖ sentier qu’il leur faut suivre,Que trouvent-ils‖ de bon qu’un peu d’amour ?

Il est couvert‖ d’impénétrables voiles,Le grand mystère‖ entrevu, chaque soir,Dans l’effrayant‖ abîme plein d’étoiles.Nul ne sait rien,‖ nul ne peut rien savoir.Mais, malgré tout,‖ je m’obstine à l’espoir.Quant à l’effroi‖ d’un éternel supplice,Qu’un front chargé‖ de génie en pâlisseEt qu’un Pascal —‖ j’y songe avec stupeur —Craignant l’Enfer,‖ meure sous le cilice,C’est trop absurde,‖ et je n’en ai pas peur.

Non, de révolte,‖ au contraire, je vibre.Pour mériter‖ un pareil châtiment,L’homme est-il donc‖ coupable ! Il n’est pas libre.Car ses instincts‖ et son tempéramentLe font esclave ;‖ et le dogme nous ment.Le Jéhovah‖ qui brûle les SodomesEst responsable‖ autant que nous le sommes,Si notre crime‖ est, d’abord, d’être nés ;Devant un Dieu‖ juste et bon, tous les hommesSont innocents‖ ou, du moins, pardonnés.

J’espère en Dieu,‖ je me moque du Diable.Devant la Mort‖ debout dans mes rideaux,Tout au rebours‖ du pauvre de la fable,Je la prierai‖ de décharger mon dosDu poids des ans‖ et de tant de fardeaux.Dans peu de jours,‖ demain, ce soir, — qu’importe ? —Son maigre doigt‖ peut frapper à ma porte ;Ma malle est faite‖ et je suis préparé.Donc, pour un bon‖ testament, qu’on m’apporteDe l’encre fraîche‖ et du papier timbré.

Réglons d’abord‖ mon convoi. Je souhaiteQu’on le remarque‖ à peine en son parcours.Car je n’eus pas‖ d’orgueil, quoique poète.Donc, mes amis,‖ ni soldats ni tambours.Nul apparat.‖ Surtout point de discours.Point d’orateur‖ prenant le ton d’un prôneEt pleurnichant‖ à froid — comme on rit jaune.Si Maria‖ vient me voir enterrer,Tous ces vains mots —‖ je sais ce qu’en vaut l’aune —M’empêcheraient‖ de l’entendre pleurer.

Mais, dans la glaise‖ avant que je m’enlizeSous un tombeau‖ bien scellé de béton,Menez, amis,‖ mon cercueil à l’église.N’y pas aller‖ est de trop mauvais ton ;Et puis, qui sait !‖ peut-être y priera-t-on ?Comme il est dur‖ de croire décevanteUne prière‖ ingénue et fervente !Si jusqu’au Ciel‖ tout de même elle allait ?…Il me plaira‖ que ma vieille servantePour mon repos‖ dise son chapelet.

Versification

Forme
9 dizains (dizains)
Rimes
9(ababbccdcd)
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Strophes
9 dizains
Mots à la rime
a guitare / catarrhe féminineb clair / l’hiver / d’air masculinec vacante / fréquente / cinquante féminined coutumiers / jeunes-premiers masculinea résigne / indigne féminineb normal / l’animal / mal masculinec amie / d’économie / l’Académie féminined sentiment / testament masculinea pense / récompense féminineb frémir / gémir / Dormir masculinec dégoûte / route / redoute féminined Dieux / mieux masculinea j’espère / Père féminineb mains / lendemains / humains masculinec délivre / vivre / suivre féminined jour / d’amour masculinea voiles / d’étoiles féminineb soir / savoir / l’espoir masculinec supplice / pâlisse / cilice féminined stupeur / peur masculinea vibre / libre féminineb châtiment / tempérament / ment masculinec Sodomes / sommes / hommes féminined nés / pardonnés masculinea Diable / fable féminineb rideaux / dos / fardeaux masculinec qu’importe / porte / m’apporte féminined préparé / timbré masculinea souhaite / poète féminineb parcours / tambours / discours masculinec prône / jaune / l’aune féminined enterrer / pleurer masculinea m’enlize / l’église féminineb béton / ton / priera-t-on masculinec décevante / fervente / servante féminined allait / chapelet masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources