Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869
A Watteau
Maître Watteau, dans l’art d’agrémenter un rêveJe suis votre confrère, et non pas votre élève ;Vraiment, si j’empruntais la règle de mon goût,Je la devrais aux Grecs, à leurs marbres surtout.Inhabile à tirer mes ressources d’un autre,J’écoute mon caprice, et ce genre est le vôtre ;Mais, puisque tous les deux nous fardons la beauté.Tenons ce trait commun pour une affinité.— Souvent je demandais où trouver votre image,Impatient d’offrir mon sympathique hommageAu peintre délicat si longtemps méconnu,Puni de préférer Pierrot au Romain nu.Maintenant qu’on vous sculpte, enfin je vous découvreSur un socle, installé dans un salon du Louvre.Quoi ! c’est vous ce penseur dont le regard au cielSemble implorer les dieux qu’évoquait Raphaël ?Maître des jeux du mail où, pareille à ma muse,En des frivolités Zerbinette s’amuse,Coquet qui consacrez vos pinceaux les plus flousAux ruses de l’amour, quoi ! ce penseur, c’est vous !Sur vos lèvres que fait cette mélancolie ?Aux festins d’ici-bas avez-vous bu la lie ?Étiez-vous taciturne, et ce front ravagéAccuse-t-il le deuil d’un cœur découragé ?L’aimable nautonier qui menait à CythèreLes bandes d’amoureux fut donc un solitaire ?Oui, le sort te pesait, pauvre rieur chagrin ;Tu portais sans le dire une chaîne d’airain.Nos arts par ce côté se ressemblent, confrère :J’ai chanté mon plaisir en taisant ma misère.Gai peintre et gai poète, échangeons des hélas !Comme tu parais grave et combien je suis las !A se dissimuler n’est-ce pas que l’on souffre ?On peint rose, et soi-même on a le teint du soufre.Tu bichonnais sur toile, et je pomponne en vers ;Mais des dessus parés il faut voir les revers,Et deviner comment ces flexibles artistesAvec une heure heureuse effacent les jours tristes.Rêves ou souvenirs, les charmes enjôleursOnt affolé ma plume et séduit tes couleurs.D’autres, robustes gens, ignorent ces fantômesEt s’acharnent après la fresque et les grands tomes ;Nous, ermites vaincus par des diables rosés,Nous réduisons la tâche au culte des baisers.C’est alors qu’étant peintre on s’en donne à cœur joieDans les plis mutinés d’un corset qui chatoie ;Ou bien, qu’étant poète on se monte l’espritPour enlever un conte élégamment écrit.Sur ta leste manière on te croirait frivole ;Sur la preste façon dont ma strophe s’envoleOn me dirait léger. Mais toi, le vrai Watteau,Chétif, tu nourrissais la fièvre en ton manteau ;Et moi, mis à l’écart par des oreilles sourdes,J’aurai vieilli gêné sous des entraves lourdes.— O marbre ! ton modèle avait-il donc cet air ? —Il repose à présent, délivré de sa chair.Ah ! quand m’endormirai-je aussi du dernier somme,Hypocondre songeur harassé d’être un homme ?
58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources