Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869
Le bœuf
QUI SE VEUT FAIRE AUSSI PETIT QUE LA GRENOUILLE
Le bœuf que la grenouille avait pris pour modèle,Tombé dans l’autre extrême et modeste à l’excès,Se chapitrait devant la dépouille mortelleDe celle dont l’orgueil amena le décès :« En honnêtes leçons ce mélodrame abonde ;Un bœuf ne vaut pas plus que cette bête immonde. »Et, citant l’Écriture avec humilité,Le sophiste ajoutait : « Tout n’est que vanité ! »Près de là, le ruisseau délice du pacageGlissait sous une voûte et gagnait le village.Le conduit ténébreux, par deux bornes serré,Offrait un logement commode à la grenouilleEt non pas à ce bœuf bien nourri, bien membré ;Mais lui, vient vers le trou, le front bas, s’agenouille.Et prenant ses amis brouteurs comme témoins :« ( Ce gîte est assez bon pour les gens de ma taille,Leur dit-il, un plus fort s’arrangerait de moins. »A fourrer son museau dans l’égout il travaille.« Y suis-je, compagnons ? — Non certes ! — M’y voici ?— Vous n’y parviendrez point. — J’approche, Dieu merci ! »Il pousse, pousse encore, engage tête et cornes,Et l’imbécile en meurt, pris entre les deux bornes,Tandis qu’à ses côtés les bœufs sains de raisonSavourent l’eau courante et le tendre gazon.
J’ai donné la contre-partieD’une fable raillant l’orgueil.Tous les excès ont leur écueil ;On peut crever de modestie.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources