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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· Ironies

Boileau

Charles Coran· 50 vers

On raille Despréaux. Cependant qu’à l’écartLe bon sens boit encor l’eau claire de cet art,Le néo-romantisme, excentrique jeune homme,Ingurgite l’absinthe et les fruits au rogomme ;Aussi, que d’amateurs troqueraient tout BoileauContre un chinois servi chez la mère Moreau !La muse parmi nous devient fille de joie :A jeun, sa fausse ardeur dans le vide se noie,L’énervement abat son sein impétueux ;Mais confiez la dame à des spiritueux :Macéré dans l’esprit, le sien se renouvelle ;Le cognac allumé lui chauffé la cervelle,Et la folle, les reins cambrés, comme Margot,Tire de l’alcool — son vrai nectar — l’argot.La poésie alors fume la cigarette,Le sonnet fait rimer les propos de lorette.L’ode va chez Mabille, et l’élégie en pleurDans un estaminet débraille sa douleur.— Quand je lis, par hasard, ces œuvres corruptrices,Rimeur osé pourtant, — n’est-ce pas, mes lectrices ? —Je souffre à regarder, sous un camélia,La muse qui pour plaire a bu du tafia.Me croyant entrepris par une drôlesse ivre,Outragé, je repousse incontinent le livre.Où laver ma souillure ? où chercher de belle eau ?Je prends l’Art poétique, et j’entre dans Boileau.Est-il froid ? c’est qu’ici l’onde reste à la source.D’autres, libres ruisseaux, s’avivent par la course ;Lui, comme un fleuve en bronze assis pour s’accouder,Épanche goutte à goutte et s’écoute scander ;Et tandis qu’au soleil serpente La Fontaine,Sous une grotte à l’ombre il garde sa fontaine.— Parfois ce bain m’attire ; oui, j’aime m’y plonger.Mais ces ablutions ont aussi leur danger :La nymphe de l’endroit couvre de stalactiteLe goût qui trop longtemps savoure leur mérite ;Car souvent l’eau de roche a l’étrange agrémentD’enfermer les objets sous un encroûtement.Qu’on lui laisse en panier les grappes d’une treille ;Puis, qu’on arrive, un soir, reprendre la corbeille :Les raisins naturels d’un stuc sont revêtus.Tes ondes, ô Permesse, ignoraient ces vertus !Despréaux les contient : sa source pétrifie ;Elle empâte avec soin tout ce qu’on lui confie.Aussi, lorsque Chénier s’en vint trouver les Grecs,Il était temps ; les vers sortaient de là fruits secs.— Mais veut-on aujourd’hui, par un excès plus triste,Changer la poésie en fruits de liquoriste ?Ah ! plutôt donnez-nous vos raisins innocents,Vos produits encroûtés, école du bon sens !

D. É. 1860.

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources