Poésie de Charles coran, 1887· L’empire A J.-F. Thénard
Un banquet
Un lord que la Tamise abandonne à la Seine,Dans son hôtel nouveau, fêtait, nouveau Mécène,Un choix parisien d’artistes ses amis.— Taisons par quel hasard, obscur, j’étais admis. —Sous un plafond doré que portaient vingt colonnes,Au tour d’un grand surtout banquetaient cent personnes.Pour flatter dignement messieurs les invités,Les beaux-arts étalaient, sur les quatre côtés,Les fruits les plus récents de l’École française.Concevez un repas à la Paul VéronèseOù circulent les vins, sortis des meilleurs clos,Dans un rayonnement de marbres, de tableaux.— Au Chambertin, milord eut un toast pour la France.(Qui ne tient haut le verre en pareille occurrence ?).Le speach accommodé par un hôte courtoisNous servit des lauriers, régal toujours gaulois :Nos artistes valaient ceux qu’Athènes fit naître ;A la file cités — chacun étant un maître —Mes voisins acclamaient. Calme dans ce hourra,Pareil à ce buveur des noces de CanaQui contemple sa coupe en attendant de boire,Je lorgnais, à travers le cristal, notre gloire,Ne sachant s’il fallait avec cet étrangerApplaudir le décor de sa salle à manger.— Parmi les nouveautés, Polymnie, une antique,Seule, en face de moi, songeait sous un portique.Je n’admirai jamais ces belles des anciens,Sans trouver que leurs yeux entretenaient les miens.Je dis à celle-là dans la langue muetteQue comprend une muse et que parle un poète :« Vous qui me regardez distraite de l’Anglais ?Je vous prie, exprimez ce que vaut son palais.Voyez les murs s’enfler et les profils se tordre.Au temps de vos aïeux on s’imposait un ordre ;Ne cherchez pas ici leurs moyens primitifs,Ni surtout les effets répondant aux motifs ;Comptez avec les stucs, les ors et la tenture,Déesse, et prononcez sur cette architecture. »Polymnie écoutait ; mais ses penchants connusLui dictaient de se taire en l’honneur d’IctinusDaignez, lui dis-je encor, remarquer dans leurs nichesCes reines et ces rois si fiers d’habits si riches :Quelle époque a mieux su, négligeant les dessous,Imiter le velours, l’hermine, les bijoux ?Cependant, s’il vous faut des nudités entières,Nous traitons galamment ces sortes de matières ;Vos païens ont rendu la forme, à nous la chair !Dans les coins observez ces nymphes prenant l’air :Si douce à notre Anglais, leur beauté vous plaît-elle ? »La vierge de paros, fille de Praxitèle,Restait indifférente. — Alors, je poursuivis :« Sur les tableaux, au moins, je voudrais votre avis.Entre nous, vos couleurs devaient sembler bien ternes ;Vous aviez l’idéal, mais l’huile est aux modernes.Estimez ces trumeaux : le style assez douteuxN’y fait rien, tant les bruns sont chauds, les clairs laiteux.D’ailleurs, nous excellons dans les natures mortes,Il suffit de juger le dessus de ces portes :A droite, quels faisans ! à gauche, quels perdreaux !Et ces homards ! Piéride, avouez qu’ils sont beaux. »Mais elle, des hauteurs de son goût difficile,Regrettait Polygnote et rêvait au Pœcile.Bientôt Milord finit par un cri de festin :« Aux grandeurs de l’Empire ! » On but le Chambertin,Non pas moi ! mais la Muse aussitôt moins sévèreSourit ; et, me voyant lui présenter mon verre,Elle y plongea les yeux, puis, son regard jaloux,M’accorda que les vins les meilleurs sont à nous…Ce fut mon tour de boire ; eh bien : « A nos vendanges !Bons vins, rachetez-nous de ces grandeurs étranges. »
D. É.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources