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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· L’empire A J.-F. Thénard

A l’ingénieur qui jardine aux buttes-Chaumont

Charles Coran· 66 vers

Depuis qu’un téméraire y porte la couronne,Paris a détrôné l’orgueil de Babylone.Qu’ose-t-on nous vanter les jardins suspendus,Quand sur deux mots d’un maître aussitôt entendusUn site spontané va couvrir, ô merveille !Les buttes où l’horreur planait encor la veille ?Paysages volants, plus chers que chez Giroux,Pour l’absurde empereur apprêtez vos joujoux.

Vous, créateur de parcs, plus prompt que la nature,Fécondez ce chaos maudit par la culture ;La place ne sied guère aux superfluités,Qu’importe ! invoquez-y les Glaces, et plantez.Il faut à La Villette un jardin de déliceConçu pour les loisirs que le bon goût police ;Aussi, rien qu’élégant, vous avez dû chercherD’ingénieux effets dans Watteau, dans Boucher ;Même dans le Lorrain votre projet maraude,Ne dites pas que non : les arts vivent de fraude.A l’œuvre donc, et tôt ! pensez quels commettantsVeulent un impromptu, vieux soudain de cent ans.— Comme un paysagiste esquisse avec la craie,Ébauchez dans l’humus que tamise la claie,En triplant les longueurs des lieux accidentés,Par les adroits détours de vos subtilités.Du moment que les rocs volontiers déménagent,Que la source obéit, que les arbres voyagent,Ayez-les sous la main, et le gazon, les fleurs,Comme sur la palette un peintre a ses couleurs. —Et déjà promenés, les ombrages s’attroupent,L’eau se prête aux zigzags, les lourds rochers se groupent,L’herbe anglaise plaquée encadre les bassins.Eux, les bouquets fleuris composent leurs dessins ;Que l’ensemble, habile homme, imite un cachemire,Afin qu’en ces détails le monde vous admire,Ce monde délicat d’amateurs bien couverts.Auxquels le plan teinté destine ses bancs verts.— Alors, dans les jours bleus, le couple qui soupire,Le lecteur absorbé par le Dante ou Shakspeare,Le poète qui suit son ode ou son roman,Arriveront s’asseoir, n’est-ce pas ? — Croyez-m’en,Gardez-vous, jardinier, d’y venir voir vous-même ;Vous verriez sur vos bancs ronfler l’ivrogne blême,Sous vos rochers la gueuse attirer les rôdeurs,Le voyou dans votre herbe étaler ses laideurs,Et, sur les bords, qu’ornait de cygnes votre épure,Les chiens abandonnés laisser leur trace impure.Si l’absurde empereur écoutait la pitiéLui nommer les faubourgs qui vivent à moitié,Un quinconce touffu lui suffirait pour plaire ;Et, secourant en plus la gêne populaire,Du haut de son besoin de se sentir aiméIl consacrerait l’or du faste suppriméA soigner les vieillards, à loger les familles,A procurer l’école aux garçonnets, aux filles.Puis, quand ses ennemis en passant leur cheminTrouveraient assaini l’endroit jadis malsain,Il leur échapperait d’avouer que ce drôle,Pour La Villette au moins, a su remplir son rôle.— Vous, artiste, veillez aux plaisirs des heureux.Retournez vers Boulogne à vos bosquets ombreux ;Entretenez le frais, mouillez les routes sèches,Surtout le tour des lacs où roulent les calèches ;Festonnez les chalets où les biches au BoisSablent avec leurs beaux les flacons champenois ;Et puisque enfin Paris dans le luxe se vautre,Que Paris ait Alphand ; Versaille eut bien Le Nôtre !

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources