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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887

L’art d’aimer

A Deux Amants.

Charles Coran· 221 vers

Numero deus impare gaudet

Oui, l’ombre, en m’attirant dans le parc solitaire,De vos secrets desseins m’a livré le mystère.Pardon, couple surpris au solennel momentOù les premiers aveux veulent un long serment ;Pardon, et néanmoins, si l’orgueil ne m’abuse,Suppliant interdit, demoiselle confuse,Je reviens dans ces vers, envoyé cette foisPar Éros, votre dieu, propice au nombre trois.Il lui sied qu’au début de ceux qu’il favoriseVeille un tiers conseillant leur discrète entreprise,Car ils sont loin les jours où la leçon des nids.Pour attendrir Chloé suffisait à Daphnis.Nos villes et les mœurs ont rendu nécessaireLa culture à l’amour comme aux plantes de serre.Qui vous procurera cet amical appui ?Un fervent de jadis, pédagogue aujourd’hui.— Demain, sous le même arbre apportez mon épître ;Assis, sur vos genoux devenus un pupitreLisez : je suis Ovide ; et sans plus t’alarmer,Jeunesse, ouvre ton cœur, j’enseigne l’art d’aimer.

Nés sous un astre heureux, la corne d’abondanceVous versa la fortune avec l’indépendanceEt le rare pouvoir d’accoupler vos destinsEn vous passant des lois autres que vos instincts.Rimeur, à votre accord comment verrais-je un crime ?Désirer un conjoint vaut rechercher la rime ;Comme j’unis mes vers, liez des cœurs jumeaux.Dispensés de trahir et de fausser les mots,Vous ignorez l’horreur d’une intrigue adultèreOu des nœuds que l’on rompt le souci délétère ;Caressez donc en paix vos licites penchants,Et suivez les sentiers que dessinent mes chants.

D’abord vous êtes beaux, et je m’en félicite ;D’agréments partagés dépend ma réussite.L’amour est un échange entre des délicats ;Il néglige le rang, les titres, le fracas,Mais dans les longs baisers chacun place sa gloireA troquer des parfums, du corail, de l’ivoire.Que préside Hyménée au commerce du laid !Le difficile Éros assiste qui lui plaît ;Vous, déjà ses élus, apprenez par son scribeLes biens permis et ceux que le maître prohibe.—Je sais trois voluptés pour trois types d’amants :La vôtre émanera de tes raisonnements,Mon (ils, il t’appartient de choisir une ivresse ;Tes goûts vers le bonheur vont mener ta maîtresse ;Et puisque ton idée influence tes goûts,Laquelle adoptes-tu des trois causes du doux ?

Appellerai-je amour ce dard de la matièreQui pique un ruminant dans sa vigueur entière ?Taureau, l’on peut changer la paille en édredon,Se donner comme étable un palais à fronton,Au lieu d’une génisse entretenir Europe,Et déguiser le rut sous la pompe d’un trope ;Stratagème stérile, impuissants oripeaux !Sans une âme la chair regarde les troupeaux.Rougissez, mes lecteurs, et plaignons ces bimanesHommes dégénérés aux bras des courtisanes.

Il est un autre amour selon les vains esprits,Qui flagelle — autre abus — le corps de son mépris.Chez ses dévots, la chair blesse un dieu qui se venge ;Sous la forme languit un impalpable archange.Trop chastes pour jouir sur ce fumier de Job,On redresse l’échelle où se risquait Jacob ;On monte, détachés de la concupiscence,Pensant reconquérir sa primitive essence.Sophistiqués alors, on joue aux Séraphins,On se croit deux Vertus. Quelquefois, sur leurs fins,Le béat court Margot, la prude s’émancipe,Et Priape, à son tour blessé, venge un principe.

Ami, laisse le vide affamer un chrétien.Voici l’amour réel et, j’espère, le tien :Il faut, pour recueillir ce fruit de tes études.Un sens droit soumettant la vie aux rectitudes.Sois sain ; tu concevras, comme base d’accord-.L’unité de substance indivise en ton corps.Prends-toi tel que tu nais, sincère créature :Matière intelligente, honore ta nature ;Et d’un bel être ayant l’invisible beautéFais ton idole.

Vous, prochaine déité,Vierge qui d’un sourire approuvez ma doctrine,Sentez un don sublime enfler votre poitrine.— Il demeure encor vrai l’hébraïque romanOù la séduction part d’Ève et gagne Adam.Voilez vos attributs, mais conservez leur rôle ;Enchantez, vous surtout les femmes de la Gaule !— Prêtresse du désir, Vestale des ardeurs,Souffre que d’aussi près j’adjure tes pudeurs ;Je sollicite un charme, à l’attrait je m’adresse,Et je m’écrie : Attrait, poétisez l’ivresse ;Charme, idéalisez l’holocauste des sens !La nature alluma les feux inconscients,Mais Éros a commis la grâce à leur office :Grâce, divinisez le vivant sacrifice !

Ces règles d’excellence atteindraient l’absoluSi l’extase durait. Les sorts n’ont pas voulu.Je formule un oracle à la parole brève :L’implacable froideur suit les flammes sans trêve.Mais, puisque aimer comporte un vœu perpétuel.Comment éterniser le serment mutuel ?Novices, qui tramez cette auguste accointance,Le moyen de durer se nomme intermittence ;Et ce n’est pas assez que des feux assagisS’imposent, je repousse un même et seul logis.La destinée entraîne ici-bas ses tristesses ;Eh bien ! chacun chez soi gardez vos petitesses— Remarquez que les jours où le cœur doit chômerS’importunent de faits qu’on ne saurait rimer :Monsieur s’agace-t-il pour un rien qui le gêne, —Laissons se reposer nos rasoirs dans leur gaine ;Madame éprouve-t-elle un malaise nerveux, —Dans leur papier brouillard ménageons nos cheveux.Séquestrez vos vapeurs, oui, j’attends ce courage.Les époux railleront mon incommode usage,Eux dont l’indifférence écourte les égards.Amants, pour qui s’aimer est le plus grand des arts,Refusez, refusez les droits de bourgeoisie.— Moi, je marque les temps, sources de poésie.Jeune femme, écoutez le matin des bons jours :La pendule vous tient les plus tendres discours ;Le moelleux oreiller murmure sous l’épaule ;Les rideaux qu’on écarte ont les rumeurs d’un saule ;Le bain chaud goutte à goutte ébauche des soupirs ;Les froufrous de la robe exhalent des désirs.Ces sons interprétés des choses naturellesQu’expriment-ils ? votre âme. Oh ! que n’a-t-ondes ailes !Combien rapide au vol Psyché s’élanceraitSur le sein de l’Amour épancher son secret !— Vous, jeune homme, admirez : le jour où l’on adoreSe lève beau pour vous, quel qu’il soit ; tout se dore.Dès le réveil, avant de regarder en l’air,On reflète du rose, on voit couleur de chair ;L’eau lustrale étincelle et le miroir chatoie ;Le satin du gilet sur le torse flamboie.Ces rayonnements gais par toutes choses bus,Qui les jette ? le cœur : voilà votre Phébus.Que n’a-t-on du Soleil le bouillant attelage !D’un bond vers le baiser vous feriez le voyage.— Allons : madame, ornez vos cheveux d’un collier…Polissez ce menton, mon joyeux cavalier…Et volez, et dardez, et que les bras se tendent !

Ici je décrirai quels endroits vous attendent.Assurons leur retraite aux délices cachés :Loin des quartiers courus, mon fils, errez, cherchezTrouvez dans un jardin, à l’instar des abeilles,Un abri frais et clair donnant sur des corbeilles.Exigez un fond bleu dans cette ruche à miel ;L’asile des amants rappellera le ciel.Il s’agit d’un mystère, adaptez-lui la gaze.Point de luxe : ce fat glace autant que l’emphase ;Point de parfums non plus, ami, pour mieux goûterCelui que sous le châle elle compte apporter.D’ailleurs, occupant peu les gens que l’on soudoie.Au culte des apprêts je veux que l’on s’emploie :Le jour du rendez-vous, venu seul le matin.Subtil et prévoyant, soyez votre Frontin ;Vous-même disposez les plis de la batiste ;Un paon fait bien son nid ! imitez cet artiste.Quel autre que monsieur sortirait du tiroirLes mules de madame et — pardon ! — son peignoir ?Enfin, n’insistons pas ; devinez ce qui flatte,Et dressez la dînette en songeant qu’on est chatte.

Puis l’heure approche. On frappe : éloquent petit bruit !Oh ! la première fois qu’elle atteint ce réduit !Jusque-là sa vaillance avançait d’un pas ferme ;Elle entre ; — à double tour votre secret s’enferme.Plus de réserve… Eh bien ! elle tremble, l’enfant !Ah ! c’est qu’ici, pudeur, plus rien ne te défend !Dès lors monsieur Frontin figure une soubrette :A lui donc de savoir toucher à la toilette.Ce soin qui s’abandonne, et bientôt de moitiéS’achève, honni soit qui le prend en pitié !

Mais je m’égare. Hélas ! l’imaginaire OvideS’oubliait à poursuivre un passé qui le guide :Moins âgé de trente ans. je voyais se rouvrirMa cachette, encor chère à mon vieux souvenir ;Je dévoilais le gîte où j’ai servi mon maître.Patience ! rêveurs pressés de vous connaître.Ces détours attendris longent le vrai chemin ;Avant peu vous allez, sans l’épître à la main.Dans un coin de la ville enclos de solitude,Appliquer les conseils de ma sollicitude.

J’ai dit comment confondre en un tout délicatLes yeux et le toucher, le goût et l’odorat,Et comment les unir aux voluptés de l’âme ;Savourez désormais ce divin amalgame.Le dieu se chargera d’ajouter à ses loisComment flatter l’ouïe, et s’attendrir la voixEn roucoulant des vœux dont la bouche s’imbibe,Dont l’oreille s’enivre — et qu’ici tait le scribe.

Mais le soir il faudra quitter l’aimable lieu,Moment toujours cruel que celui de l’adieu !Pourtant tirez profit du devoir qui vous peine :Se séparer vous donne à juger votre chaîne ;Le caprice desserre un fil et fuit content,Tandis qu’un fer rivé ramène qui le tend.Partez, par les deux bouts l’attachement proteste ;Votre accord est complet, cette épreuve l’atteste.Alors, pourquoi subir l’impassible raison !Ne valait-il pas mieux n’avoir qu’une maison ?Non, l’art triomphe. Adieu ! — Cher trésor ! — Chère idole !O suprême baiser, ô dernière parole !

Chacun, voyez de loin ces gestes éplorés !Éloignez-vous, certains des retours adorés.La foi marche devant, elle aussi l’espérance ;Et quel baume contient votre intime assurance !Revenus dans la foule, il semble que le cœurDéborde du besoin d’épancher son bonheur.Qui de vous me croyait la vertu des apôtres ?J’enseigne, après saint Jean, à s’aimer dans les autres :Quand vous rencontrerez les humbles besoigneux,L’aumône sous vos doigts redoublera pour eux ;Les deuils inconsolés éveilleront vos larmes,Les vaincus méritants seront vos frères d’armes. —N’est-il pas beau d’aller par le plaisir au bien,D’être ainsi pécheresse, et d’être ainsi païen ?

O ma digne écolière, et toi, mon cher disciple,Si vous m’avez compris, fêlez le nombre triple ;Trois fois à trois baisers mêlez le nom d’Éros,Mais tout bas, amoureux : les parcs ont des échos.

221 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources