Poésie de Charles coran, 1887
Vénusté
I
Toute amoureuse est une argileQu’un amant façonne en sculpteurEt toujours l’empreinte virile,Décente ou brutale, assimileLa Galatée à son auteur.
Pour rayonner en vos maîtresses,Poétisez la volupté ;Amants, raffinez vos ivressesQu’à tressaillir sous vos caresses,La femme achève sa beauté.
Vénérez d’abord vos idoles :Adorateurs respectueux.Revêtez de chastes parole ;L’espérance aux nudités follesEt les désirs impétueux.
Levez lentement le scrupuleQui rougit devant Cupidon.Priez d’une voix qui module ;D’une main dont le geste ondule,Aidez le suprême abandon.
Agenouillés dans vos hommages,Tels après qu’avant la faveur,Offrez comme donnaient les MagesQu’on voit sur les vieilles imagesTendre des parfums au Sauveur.
Les amours vivent d’élégance :Artistes soigneux, guidez-lesLoin des modes d’extravaganceQue la sottise et l’arroganceObligent aux choix les plus laids.
Par vous de la sorte ennobliesLes dames sauront se garder.La fierté vaut des panoplies :Les amoureuses accompliesOnt leur orgueil pour poignarder.
Et si vous daignez dans nos fêtesNous les montrer l’honneur au front ;Édifié sur vos conquêtes,On devinera qui vous êtes :Les honneurs vous en reviendront.
II
Mais que fait la ma poésie !Nos galants de classe choisieS’énamourent comme un bétail ;Dans le jargon des jeunes riches,Les demoiselles, ces pouliches,Ont une croupe et du poitrail.
Qu’ai-je à souffler les belles flammes ?Nos bacheliers courent les femmesComme un ivrogne cherche un mur ;Et dans l’argot de la bohème,Le sexe qu’il faut bien qu’on aime.Porte le nom d’un vase impur.
Quand Paris sur la rive droiteSe gaudit, la lorette adroitePrête en bête ses agréments ;Quand Paris sur la rive gaucheS’ébat, le tendron qu’il débaucheSert de sentine aux garnements.
Autrefois la vaillance humaineSous les pieds d’AnadyomèneSemait les roses pour pavés.Toi, pousse aux égouts sa victoire ;Traite Aphrodite en exutoire,Génération d’énervés !
Mais ces filles sont tes statues,Jeunesse, qui les prostitues ;Rends-nous compte de leur laideurChacune a passé par ton moule ;C’est de tes œuvres que la fouleReçoit l’outrage à la pudeur.
Que diront les races futuresDu siècle de ces créatures ?Car la chronique en causera :Les lazzi flétriront les drôlesQui dressaient la femme à ces rôles,De la Chaumière à l’Opéra.
Moi qu’un dédain comme un fouet cingle,J’ai tiré du jeu mon épingleEt mis ma dame avec les dieux,Pour qu’auprès des futures racesL’amour qui portera mes tracesMe vaille un reflet glorieux.
Que maintenant le RéalismeCaricature mon lyrismeSous les traits d’un berger transi !« Bouvier que mon ode déride,Si je sens les vallons de Gnide,Tu sens le marché de Poissy ! »
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources