Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854
Essence
A la même
Faut-il qu’un marchand d’essencesÉcrase dans ses mortiersMes plus chères connaissances,Ces pauvres fleurs d’églantiers !
Peut-on massacrer des roses,Les broyer sous un pilon !Si j’étais juge en leurs causes,L’infâme irait à Toulon.
Aussi, qu’un parfum m’attristeChez cet Houbigant Chardin !Dans les boites du chimisteOn sent les morts d’un jardin.
Mais achetez ces momies,Vous, madame, et les portez ;Dans vos châles mes amiesRenaissent aux voluptés.
Leur souffle amoureux se vanteDe provenir des dessous.Vous sortez ; si peu qu’il vente.Concevez quel effet doux :
Pour peu que l’endroit s’y prête.Un passant, pris par le flair,Jeune homme intrigué, s’arrêteEt cherche un succès dans l’air.
Il vous voit, il se dépêcheDe savourer le parfum ;De le suivre qui l’empêche ?L’odeur est de droit commun.
Non, l’essence délicateRend si bien votre hauteur,Qu’ensemble son effet flatteEt confond l’admirateur.
Expliquez-nous ce prestige :Sur vous la rose, un extrait,Des épines de sa tigeA conservé le secret.
Elle menace à distance :Arrière, l’homme inconnu !Ou je pique d’importance…Et la dame a disparu.
Mais de son larcin modeste— Un peu de votre air humé —Au passant timide il resteUn souvenir embaumé,
Et la naïve ressourceD’espérer, beaucoup trop tard,Vous atteindre dans sa courseSur la route du hasard.
Donc, qu’il coure aux TuileriesFureter avec candeur ;Au temps des roses fleuriesOn vous y trouve, en odeur.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources