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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849

Le mardi gras

Charles Coran· 52 vers

Pierrot pour une nuit, j’ai mené ColombineAu bal, et ce matin au lit on se dodine ;Rose sommeille en paix blottie entre mes bras,Quand tout Paris levé cherche après le bœuf gras.Mais le son d’un cornet brusquement la réveille ;Elle a peur, j’en abuse et lui conte à l’oreille :« Rose, j’entends venir le Dernier Jugement ;Cramponne-toi bien fort au cou de ton amant.Des célestes clairons écoute la fanfare :A nous escamoter le Seigneur se prépare.Tu frémis ; calme-loi, nos Dieux sont les plus fins :Des Zéphyrs, déguisés exprès en Séraphins,Au prochain bruit donnant le signal du désastre,Nous porteront sans choc dans Vénus — c’est notre astre.Confiance ! attendons, l’un à l’autre enlacés.La trompette résonne… Oui, nous voilà lancés !Pas le moindre cahot dérangeant la couchette ;Un, deux, trois ! notre alcôve a changé de planète. —Connais-tu pas d’instinct l’étoile du berger ?Gageons que rien ici ne nous semble étranger :Tu verras les pastours, attifés comme à Sèvres,Devant leurs agnelets se baiser sur les lèvres.Nous, sais-tu, remettons nos costumes de bal ;Habillés par Watteau nous ne ferons pas mal.Debout donc ! midi sonne ; et courons, ma chérie,Nous becqueter au frais de cette bergerie.— Moi, répond Rose encore à mon cou, je vous disQue l’alcôve à cette heure est en plein Paradis :Chrétien, vous allez voir sous un porche gothiqueLes saints de l’almanach prier l’Agneau mystique.Surtout, monsieur l’élu, n’osez plus m’embrasser,Le petit mouton d’or pourrait s’en offenser.Comme aussi, par respect pour les chastes phalanges,Portez le blanc, d’accord, mais à l’instar des anges,Et non pas en Pierrot, ou tenez pour certainQue les pieux pasteurs gourmeraient ce pantin.Debout donc ! quittons vite un lit jadis le nôtre,Décemment, et courons dire une patenôtre. »La prude toutefois n’a garde de bouger.A mon tour, la serrant comme au sein du danger,Je me récrie : « Eh quoi ! serait-il vrai, ma dame ?Jéhova nous croit-il deux élus ? Je réclame !Fi d’un monde où ta bouche est un fruit défendu !Rendons tôt ce bercail un Paradis perdu :Rosette, un beau baiser ! Le terrible bonhommeVa nous mettre à la porte à propos d’une pomme…C’est fait ! Nous retombons, pour ce péché mutin,Un, deux, trois, sans fracas, dans le quartier d’Antin.— Levons-nous maintenant, déjeunons près des vitres.Regarde, en pressurant le citron sur tes huîtres :Amour, dégringolé de bien plus haut que nous,Guide sous ta fenêtre un vainqueur au poil roux. »

Inédit.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources