Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849
Les deux substances
I
Rose, après notre déjeuner,Me dit : « Mignon, va promenerMon amoureux jusqu’au dîner. »Dieu bénisse la tolérance !Je prends donc l’air. Destin charmant !Dans cet emploi de libre amant,Je me croirais, pour le moment,L’homme le mieux tourné de France.
Sur les vieux murs de la cité.Les avis de la FacultéMe font mainte offre de santé.Mes yeux narquois leur rendent grâce.Mais sur la Sorbonne, en passant,J’avise un placard qui, décent.M’annonce un cours intéressant ;On parle d’esprit. — J’entre en classe.
II
Pour moi, l’âme et la chairCi-devant avaient l’airD’être une seule chose.Mais le maître a sa glose :D’après ce discoureur,J’ai vécu dans l’erreur. —Je vais étonner Rose.
Chez moi, l’âme et le corpsRendaient pareils accordsEt servaient même cause.Lui. le maître, m’opposeQue le contraire admisEn fait deux ennemis.Hélas ! que dira Rose ?
Moi qui nourris toujoursD’âme et chair nos amoursAvec égale dose,Quoi ! le maître m’imposeDe trouver l’esprit purEt le corps vil ? C’est dur !Comment convaincre Rose ?
III
Quand je sors de la leçon,Triste profit : je suis double ;Je m’éloigne à la façonD’un couple que le vin trouble.
Le corps, blessé dans son droit,Penche pour faire une orgie ;L’esprit désire aller droitAu cours de théologie.
Vers son but que l’autre fuit,Chaque moitié tire et presse.Mais l’instinct a reconduitLe total chez sa maîtresse.
IV
Je me rapporte en deux morceaux.Pendant le dîner, mes deux sotsSe livrent d’ennuyeux assautsDevant Rose qui n’y voit goutte.J’ai beau l’enlacer dans le filDe l’argument le plus subtilEt répéter : Le corps est vil…Rose tend la joue et dit : « Goûte ! ).
La gentille, au lieu de bouderCe bonhomme à raccommoder,Cherche un moyen de le souder.Après le dessert, elle enlaceLes deux substances dans ses bras,— Dieu, que les hommes sont ingrats ! —Et, bravant mon docte fatras,Parle d’amour. — Je rentre en classe.
V
Rose me dit : « Mignon,Laisse un songeur grognonDe mots creux se repaître.Toi, veux-tu t’y connaître ?Adore l’unitéDans ma simple beauté :Prends Rose pour ton maître.
« Laisse un orgueilleux froid,Dans son calcul étroitBrouiller le bonheur d’être.Toi, que l’amour pénètre,Écoute, sur mon cœur,Ame et sens dire en chœurL’ivresse de ton maître.
« Laisse un viveur blaséDe son corps épuiséTendre le reste au prêtre,Et nous damner, le traître !Toi, sans un faux dégoût,Trouve excellente en toutLa leçon de ton maître. »
VI
L’auditoire est converti.Désormais les deux substances,Ne formant plus qu’un parti,Vont rapprocher les distances.
L’âme dit au corps : « Mon cher ! »Celui-ci répond : « Ma bonne ! »Ce duo d’âme et de chairIndignerait la Sorbonne.
Rose, loin de s’étonner,Veut un gage de concorde.Le lecteur doit devinerSi mon ensemble l’accorde.
98 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources