Poésie de Charles coran, 1887· De 1846 a 1849
Un billet de loterie
Lorsqu’un trame un projet reposant sur la chance,Le merveilleux vous tend sa corne d’abondance.Cherchez-vous la richesse ? — et c’est juste mon cas -La corne se renverse, il tombe des ducats.Ramassez ; mais comment ? Chacun a sa manière :Le curé Jean Chouart les tire d’une bière ;Perrette les avise au fond d’un pot au lait ;Mieux pourvu, je les tiens d’un fortuné billetQui, depuis ce matin, gagne à la loterie— Bien sur — une villa Génoise, une féerie.Terrasses, belvéder, cascade, antre de stuc,Rien n’y manque ; et la terre est duché, je suis duc.On dira pour l’instant que j’habite un cinquième ;Je m’en ris pour demain, car d’après le quantième.Nous apprendrons te soir que mes appartementsVont donner de plain-pied sur ces enchantements.Aussi, planer de haut me sied ; je puis sans gènesPromener mes regards jusqu’au pays de Gènes.Par-dessus les maisons j’examine avec soin :Ce point vert… c’est mon lot. — Quoi ! lorgner aussi loin ?Oui, mon billet roulé devient ma longue-vue. —J’aperçois mes jardins ; passons-les en revue.Enfin, j’aurai des Dieux ! « Vous que je vois là-basDans l’herbe étinceler. Dieux, je vous tends les bras.Pauvres seigneurs que l’air, les oiseaux, le feuillage,Faute d’un temple, hélas ! insultent au visage,Quand Pancrace et Crépin logent en lieux sacrés, —Mes salons sont déserts, vous les repeuplerez.— Bonjour, messieurs nos paons : traîneurs de pierreriesDorés sur champ d’azur comme mes armoiries,Sous vos manteaux de cour balayez ces perrons,Faites la roue ensuite, et nous applaudirons.— Toi, cascade, descends ton escalier rustique,Verse l’onde à Phébus dans cette vasque antique. »Mais j’y pense : emportons ma coupe de NolaPour boire en arrivant le vin de ma villa.« Vieux Lacryma-Christi, vendangé sur la lave,Votre maître aura soif, remontez de la cave. »— Pendant que vers Paris le télégraphe émuTransmet le numéro gagnant (qui m’est échu),Glissons un œil, ravi d’un million de rente,Dans la salle à manger : — nous y tiendrons quarante.O bonheur ! Véronèse a peint ce long panneau.Vais-je assez vous décrire, admirable tableau !« Splendide ordonnateur des banquets de Venise,Grand Paul, avec le mien ton luxe fraternise ;Ici, quand, verre en main, les convives françaisPétilleront d’esprit pour fêter mon succès,Daigne, réveillant l’ocre, excitant l’écarlate,Projeter tes reflets sur la vaisselle plate. »— Un balcon m’introduit dans ma chambre à coucherL’orgueilleux baldaquin, fier de s’empanacher,Répand le velours bleu sur les peaux de panthères ;A l’ombre, la batiste attend les doux mystères…« Patience, beau lit ! avant peu, ces apprêtsConcerneront quelqu’un qui me touche de près. »Ma Rose ! — je l’entends, dans la pièce voisine,Reprocher à Fanchon ses notes de cuisine.Qu’un tel soin t’allait mal, Rosette, objet chéri !Mais va, nous le tenons, le billet favori !Demeure encore un soir ménagère économe ;Bientôt nous réglerons par notre majordome.Qu’il nous compte trop cher, ce brave homme obligeant !Nous oublîrons les prix, nous gâcherons l’argent :Le souverain attrait du faste, ô ma duchesse,Consiste à laisser fuir son trop-plein de richesse.Cela dit, le temps presse : attache tes cartons,Je boucle ma valise ; à minuit nous partons.Écoute ! un aboyeur annonce le tirage :Treize a gagné ; j’ai douze… ô désespoir ! ô rage !Fortune et dignités, nous avons tout perdu.Au diable mon morceau de corde de pendu !Et toi qui, dès hier, sous ta petite Vierge,— Quelle ingrate ! ma chère, — entretenais un cierge !Mais gardons notre corde, échauffons notre foi ;Il me reste un jaunet tout neuf, de pur aloi.L’Espagne a ses châteaux pour les gens sans pistole :— Venge-nous des Génois, loterie espagnole !Je lui prends un billet, le bon, et te prédis,Rose, un palais royal sous le ciel de Cadix. »
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources