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un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1855 a 1857

Les trois chinois

Charles Coran· 114 vers

Par une élection dont je me sens flatté,Deux clames m’ont admis dans leur intimité.Jeunes toutes les deux, toutes les deux épouses,Mais de maris légers lasses d’être jalouses,Elles vivaient en sœurs, déjà veuves quasi ;Il leur fallait l’appoint d’un sage : on m’a choisi.— Le soir, quand ces messieurs courent le demi-monde,Je me rends chez la brune et j’y trouve la blonde.Là, le chaste trio, depuis bientôt cinq mois,S’amuse à deviser dans un salon chinois.Notre fonds y suffit sans le moindre alliage ;Pourtant, mars qui revient m’inspire un badinage :Voici le carnaval, Paris met un faux nez ;Que ne déguisons-nous nos plaisirs confinés ?J’offre un moyen : lisons un roman, en costume.Je connais d’un Chinois certain petit volumeIllustré de dessins ; animons cet auteur,Chacun adoptera les habits d’un acteur.L’intrigue est à souhait : un mandarin, deux dames,Réunis comme nous, tournent des épigrammes ;Ils vantent leurs oiseaux, leurs poissons, leurs œillets,Boivent aux meilleurs vers ; puis, soupent. Singeons-les ;Justement ce boudoir ressemble à leur retraite.On m’applaudit : bravo ! Vite alors, qu’on s’apprête !

Le soir du Mardi Gras, les maris vont leur train,Ils sortent en pierrots ; j’arrive en mandarin.Dames de Tchang-chu-fou, salut, nobles lettréesQui m’accueillez avec ces poses consacrées. »Admirons, un instant, nos costumes si vrais,Copiés par Moreau sur le volume, exprès :Yu-King, Si-Chi, Tsing-Sin ont fort bonne tournure,Et le couvert aussi, placé dans l’encoignure.Selon les procédés que comporte le lieu,On s’assied ; mon fauteuil occupe le milieu.Devant nous étincelle un guéridon bizarre ;Dessus, un flacon d’or rempli de vin tartare,Trois tasses en émaux richement cloisonnésPromettent le triomphe aux vers les mieux tourné ?— Sur l’auteur, maintenant, calquons notre conduite.Je lis (bien entendu la nouvelle est traduite,Et tous trois nous mêlons notre prose à ces jeux :Yu-King chante un ara ; Si-Chi, des œillets bleu ? ;Moi, le seigneur Tsing-Sin, je fête un poisson rose.Dès qu’une pièce est lue et relue, on en cause :« Yu-King, rien de plus beau que votre perroquet.— Ah ! Si-Chi, que vos fleurs font un charmant bouquet ! »Cependant mon poisson montre une telle grâceQu’il m’obtient la victoire, et du vin dans ma tasse.L’honnête tribunal proclame mon succès.— Mais, diable ! ce qui suit est matière à procès :Avant de commencer je n’osais pas le dire,La bigamie a cours dans le Céleste-Empire ;Fo, le dieu Fo, bénit ce genre d’amitiés.Or, mons Tsing-Sin se trouve auprès de ses moitiés,Et je dois avertir que mon cher personnageGagne aussi deux baisers donnés par son ménage.—D’abord, pour célébrer le phénix des poissons,Je bois — le vin tartare est du sirop, passons ; —Puis, je risque l’endroit de l’autre récompense :— Le lauréat, content du sort, comme l’on pense,Croise les bras et dit_ je prends le ton très doux :« Mes femmes, embrassez le vainqueur votre époux. » —J’étais sûr de l’effet : à ma gauche, à ma droiteOn se lève, on me fuit, la salle est trop étroite.« Vos femmes, fait Si-Chi, quel affreux guet-apens !— Monsieur, s’écrie Yu-King, plaisante à nos dépens.— Mesdames, raisonnez : nous habitons la Chine,Regardez mes cheveux nattés sur mon échine ;Eh bien ! laissons d’accord nos mœurs et nos cheveux.Un Bouddha solennel a reçu nos trois vœux,Et la loi ne rit pas. Est-ce gênant ? qu’importe !Ma natte aussi me gène, et, voyez, je la porte.»Mon ménage, entraîné par la comparaison,Se rapproche du livre aujourd’hui de saison.« Rassurez-vous, Yu-King ; Si-Chi, soyez tranquille ;Ce pavillon coquet, bâti hors de la ville,N’ouvre jamais ses murs qu’aux œuvres de l’esprit ;Toutefois, j’ai gagné des baisers, c’est écrit. »Si-Chi répond qu’on peut négliger une page.« La négliger ! j’y tiens autant qu’à mon visage ;Respectons le roman, et surtout sa couleur,Ou notre comédie avorte, quel malheur !Mesdames, par pitié ! baisez… pour la coutume,J’ai replacé mes yeux sur l’innocent volume ;Plein de son droit, Tsing-Sin se croise encor les bras.« Notre ami, dit la blonde, abuse des jours gras ;Mais puisque c’est écrit, ô ma pauvre rivale,Payons la redevance à la couleur locale. »Et de droite et de gauche, avec la bouche en cœur,On pose les baisers sur le front du vainqueur.

Ici, le petit livre attable nos modèles :Ils mangent du requin et des nids d’hirondelles.Soupons donc ! Le requin sent le parfait turbot ;Les nids ont vraiment l’air d’un ragoût de Chabot ;La foi nous sauve avec les bâtons pour fourchettes.Le biscuit savoyard décoré de clochettesFigure une pagode. Enfin paraît le thé,Pur chinois, celui-là, première qualité.— Son péko bu, l’auteur reprend la poésie ;J’allais poursuivre. Yu-King du roman s’est saisieEt feint de lire : « Alors, Tsing-Sin, ayant soupé,Sonne le domestique et demande un coupé ;Comme toujours, fidèle à sa vieille habitudeDe quitter vers minuit le pavillon d’étude,Le discret mandarin met ses gants, prend son jonc,S’incline et part. — Eh bien ! monsieur, imitez donc !L’usage ainsi le veut ; bonsoir ! daignez le suivre. »Et la brune salue en me rendant le livre.

Par ce faux dénoûment nous supprimons deux prix,L’un pour oiseau doré, l’autre pour œillets gris ;Yu-King, Si-Chi gagnaient à leur tour ; de la sorte,A mon tour j’embrassais. On me montre la porte…Bonsoir ! — Ah ! c’est égal, Tsing-Sin partie cœur gros ;Un chinois, selon lui, valait bien deux pierrots.

1857

114 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources