Poésie de Charles coran, 1887· De 1855 a 1857
A la dame qui me laisse attendre
J’arrive à midi, très tendre.Il est tard, si vous m’aimez ;Mais Toinon me dit d’attendre.Quoi ! je brûle, et vous dormez !
Et vos serments, dame ingrate ?Au fait ! pourquoi les tenir ?Une marquise très chatteNe doit pas se souvenir.
Veuve chatte et très marquise,On se blottit dans le doux :Et sentant la plume exquise.Foin des gens ! foin des matous !
Dormez donc, donnez encoreA la barbe du soleil ;Rêvez que c’est vous l’aurore :L’aube attend votre réveil.
Sous le ciel de mousselineTrouvez midi trop matin,Pendant qu’à part je rumineDans le boudoir de satin.
Puis, en clignant la paupière,Étirez ces bras charmants ;Et comme on fait sa prièreOffrez-vous vos compliments.
Employez, ô ma chérie,A ce jeu du meilleur goût,Un démon d’espièglerie,Votre œillade nui voit tout.
Elle admire, la coquette,Les dons secrets du Bon Dieu,Satisfaite de l’enquête,Rengorgez-vous, c’est le lieu.
Maintenant, que vous en semble,Si vous comptiez vos bijoux ?Sonnez ! — Toinon les rassembleSur le lit ; amusez-vous.
Lentement, d’une main molle,Videz ces écrins royaux ;Et parez, comme une idole,Vos attraits de vos joyaux.
Laissez ces couleuvres tordreLeur or autour de ces bras ;Donnez chaque oreille à mordreAux brillants de dix carats.
Tendez à vos perles finesCette gorge qui leur plaît.On dirait deux églantinesSous une averse de lait.
Et ce pied à l’eau d’amande,Que veut ce petit chinois ?Passez-lui, sur sa demande,Des bagues à tous les doigts.
Oui, jouez sous la parure,Et sur la foi d’un verrou ;Sans songer que la serrureVous dévoile par un trou.
— Mais, tandis que mes yeux fraudent,Mon cœur éprouve un souci :J’ai peur des coquins qui rôdent.Le soir, dans ce quartier-ci.
Votre hôtel est solitaire ;On le croit riche ; et, pour sûr,Dame trop célibataire,On pourrait franchir le mur.
Or donc, marquise, assez rire ;Il faut prévoir un malheur :Craignez que l’appât n’attire,La nuit prochaine, un voleur.
Vers ce grand lit presque vide,— Imaginez ce tableau, —Un homme en haillons, livide,S’avance avec un couteau.
Vous voyez-vous dans l’alcôve,Implorant saintes et saintsContre un drôle à barbe fauveQui se permet des larcins ?
Les bijoux, qu’il les emporte !Mais s’il touche à vos trente ansCriez, je veille à la porte…Toinon m’ouvre, il était temps !
C’est un truc que mon CartoucheEt pourtant, sans plus surseoir.Pensez-y : le cas est louche ;Dormons ensemble ce soir.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources