Poésie de Charles coran, 1887· De 1850 a 1854
Tout passe
A Ninon.
Tout passe… A l’Orient où donc les sept merveilles ?Le temps leur ménageait des chutes nonpareilles ;Je veux que ces revers étonnent tes oreilles.Toi, m’amour, merveille d’ici,MéditeEt profite :Je t’en préviens, Ninon, tu passeras aussi.
Tout passe… Ils ont croulé dans le grand sable jauneLes jardins suspendus que vantait Babylone.Les palmiers de l’Asie étaient là sur un trône.Et ta forêt de cheveux blonds— L’histoireEst bien noire ! —Deviendra cendre obscure en des séjours profonds.
Tout passe… Alexandrie eut ses nuits enflammées.Où signaler le Phare, orgueil des Ptolémées ?Autant chercher dans l’air trace de ses fumées.Et les flammes de ton bel œil— Cher astre,Quel désastre ! —S’éteindront pour jamais dans l’ombre du cercueil.
Tout passe… Informe-toi du Jupiter d’ivoire.Les barbares soldats ont dépecé sa gloire ;Le prix de la matière a payé leur victoire.Tes dents subiront ces destins :La terre,Oui, ma chère,Livrera leur ivoire à des affronts certains.
Tout passe… Anéanti, le Colosse de Rhode !Entre ses pi.-ds, la mer ouvrait un port commode ;Le plongeur sonde en vain sous le flot qui corrode.Dans trois mille ans, je le crains bien,PersonneTrès mignonne,Sous l’océan des jours tu ne seras plus rien.
Tout passe… Et que sait-on sur le Temple d’ÉphèseUn butor dont les fins voulaient une fournaise ’Le brûla ; puis le vent balaya cette braise.Eux, les maçons démolisseurs,— Quel monde,O ma blonde ! —Raseront ton boudoir, asile de douceurs.
Tout passe… Il a vécu, le Tombeau de MausoleLes perpétuités ne tiennent point parole ;Artémise ignorait que des morts tout se vole.Toi, si bientôt ton amoureuxRend l’âme,O ma dame,Couche-le, c’est assez, sous un platane ombreux.
Tout passe… Opposez-vous à mes leçons timidesLes siècles respectant le front des Pyramides ?Eh bien ! vivez de même et méprisez les rides :Que le sort, de ma dame épris,MénagePareil âgeA la belle Ninon, merveille de Paris !
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources