Poésies de Charles coran, 1887
Cavalcade
A Thérèse
Thérèse, ah ! qu’aussitôt m’arrive un noir poulainArabe, à chevaucher en culotte de daim ;Et je t’offre sur l’heure une pouliche jauneAndalouse, à monter en robe d’amazone.Le fin genre est d’avoir, derrière, un petit groom :Ayons donc un trotteur pour notre jockey Tom.— Mais d’abord apprenons à nous tenir en selle :Veux-tu gagner l’aplomb de Jeanne la Pucelle ?Viens t’essayer, ma mie, un peu sur mes genoux ;Prends le galop de chasse, et hop ! appliquons-nous.« Eh ! répond Thérèse,Mon pauvre amoureux,Nous allons à deuxTomber d’une chaise ! »
Thérèse, ah ! j’étais né pour dépasser les lordsAvec quatre chevaux devant mon huit-ressorts.Déjà les entends-tu piaffer sous la fenêtreNos pur-sang, et d’orgueil hennir après leur maître ?Gantons-nous et partons. Mon gros cocher DuboisPar les grands boulevards va nous mener au Bois :Surtout, que ce malin fasse un joli tapageAfin que les flâneurs lorgnent notre équipage.Quel brouhaha, ma chère, au café Tortoni !On dira : « C’est Schickler et la Taglioni« Moins fort ! dit Thérèse,Tu t’agites trop ;Quittons le galop,Trottons à l’anglaise. »
Thérèse, ah ! donnons-nous un coupé de BinderAttelé de poneys courant un train d’enfer.Doit-on pas le matin rapporter ses emplettes :Toi, madame, les nœuds, les châles, les voilettes ;Lui, monsieur si galant, les bijoux, les bouquets,Les parfums, les bonbons ? Vois, combien de paquets !— J’oubliais un landau pour nous rendre en soirée…Eh ! que ne parlons-nous avant de ta livrée !Veux-tu frac chocolat à revers cramoisis,Gilet saumon avec culotte azur ? choisis.« Permets, dit Thérèse,Pourrais-tu parlerSans cabrioler ?J’en serais fort aise. »
Thérèse, ah ! que Plutus nous traite en bons voisins,Tu verras que les rois ne sont pas mes cousins.Mais si le Ciel un jour, blesse de notre joie,Tonne contre mon luxe et d’un coup le foudroie :Carrosses et chevaux, malgré deux cents pompiers,Tout brûle ; notre hôtel croule en flamme à tes pieds.Adieu folle opulence, incroyable richesse !Je saisis dans mes bras mon vrai bien, ma maîtresse ;Et, fuyant le brasier, je crirai : M’aimes-tu ? »Réponds oui, ma superbe, et, va, rien n’est perdu !Bravo ! dit Thérèse,Prends-moi dans tes bras ;Mais sortons au pasDe cette fournaise. »
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources