Poésies de Charles coran, 1887
Noire et blanche
A…
Vous, chez qui le soir commence au matin,Vous avez, ma chère, un plaisant destin :Votre aurore attend que la nuit s’allume ;Quand Paris s’endort, sortez de la plume,Mettez pour le bal un domino noir.Quand Paris s’éveille, adieu le costume ;Mettez pour le lit votre blanc peignoir.Fait-il nuit, bonjour ! fait-il jour, bonsoir !
Au bal, au bal ! l’Opéra flambe :Dans le bas noir glissez la jambe,Entrez dans le gant noir la main.Rieuse sous la sombre moire,Sous la barbe en dentelle noire,Portez le deuil jusqu’à demain ;Plus de blanc, excepté sous vos rires l’ivoire.
Au lit, au lit ! voici le jour :Faites-vous blanche pour l’amour,Sous la blancheur des fines toiles.Blonde aux albâtres radieux,Comme la nudité des dieuxLuttez de blanc avec vos voiles ;Plus de noir, excepté le jais dans vos grands yeux.
La nuit, dans la loge grilléeAffrontez l’intrigue embrouillée.Petit masque au fausset moqueur,Lancez la note familière,Comme l’oiseau dans la volière ;D’un trait malin piquez le cœur ;Frappez de l’éventail la main trop cavalière.
Le jour, sous le tiède édredon,Gazouillez avec abandon,Comme l’oiseau dans la ramée.Livrez une âme sans noirceurA votre nocturne agresseur ;Et que l’intrigue, désarmée,Entre vos bras pressants se dénoue en douceur.
— Puisque ainsi le veut la Parque frivoleQui pour toi tourna le fil à rebours,Fais des jours tes nuits et des nuits tes jours.Quand le jour commence, au lit ! mon idoleAu bal ! mon lutin, quand le jour finit.Au lit sois bien tendre, au bal sois bien folle ;La plus noire au bal, la plus blanche au lit ;Merle à la volière, et colombe au nid.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources