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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Visite a une dame coquette

Charles Coran· 44 vers

Chère âme, permettez qu’on s’annonce d’abord :Je vous présente un cœur débordant d’assurance,L’objet, depuis un mois, de votre préférence ;Et j’entre en favori : répondez si j’ai tort.

On vous voit désoler les jolis capitaines,Les pimpants magistrats, les coquets attachés,Marquis, comtes, barons, galants très recherchés ;Lui seul, l’humble rimeur, peut baiser vos mitaines.

Vous goûtez mes soupirs et surtout mes aveux ;Votre tiroir secret conserve mes messages ;Mes brins de réséda fréquentent vos corsages ;Aussi mon portefeuille a-t-il de vos cheveux.

Ce matin, quel surcroît dans le désir de plaire !Ces regards engageants, ces gestes alanguis,Ces mots vagues exprès inachevés, et puisVous n’attendiez que moi ; l’invite est assez claire.

J’allais vous embrasser… adorable candeur !— « Ah ! monsieur ! » Tout à coup, quelle honnête panique !Madame entend brûler d’un amour platonique.Épurons, épurons cette profane ardeur.

Las ! comment, s’il vous plaît, refroidir ma tendresse ?Éteindrez-vous ma flamme, ou bien crîrai-je au feu ?Non ; plutôt, n’est-ce pas ? sans bruit rôtir un peu,A perpétuité, chez ma chaste maîtresse.

Quand votre chien anglais aboie et fait ses bonds,Vous lui cassez le sucre avec des mots de mère ;Quand je protesterais, vous me diriez : « Mon frère ! »Avec des yeux tout pleins d’agréments pudibonds.

Oh ! que vous savez juste où conduisent vos ruses !L’innocent porte-lyre attendri… jusqu’aux vers,Finirait par chanter vos lauriers et ses fers ;Et vous iriez, ma sœur, trôner parmi les Muses.

Je comprends : comme à Laure, il vous faut des sonnets ;Pour gagner mes chansons vous flattez mon plumage ;Mais je sens les gluaux, je devine une cage :Adressez-vous, ma chère, à d’autres sansonnets ;

Sirène, sous le flot cachez mieux vos écailles !Friande de concerts qui nagez dans mes eaux,De vos filets traînants j’aperçois les réseaux ;Plongeur plus avisé que vous, je romps les mailles.

Soyons amants, madame, ou je deviens moqueur !Le marché vous offusque ? Eh bien, petite féeA la mode chinoise effrontément coiffée,Vous n’aurez pas mes vers, vous n’avez plus mon cœur.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources