Poésies de Charles coran, 1887
L’hiver
Il gèle : près du feu qu’importent les frimats ?Le confort, chez madame, a raison des climats.Assise au piano dont les touches sont tièdes,Elle joue, en prenant son thé comme intermèdes.Eux, dans leurs brodequins bordés de petit-gris,Ses bas ont chaud, malgré la glace dans Paris.« Madame, oh ! le bon feu de hêtre !Que ce rondo sied à vos doigts !Mais écoutez : sous la fenêtre,Une pauvre femme sans voixNasille un pont-neuf d’autrefois ;Infirme, elle est nu-pieds peut-être. »
Il gèle : près du feu le bébé, ses amours,Sur l’hermine en tapis porte en roi le velours.Monsieur bébé dodine un pantin, son PyladeFourré, frisé, joufflu, mais qu’il croit très malade ;Aussi, le cher Oreste embrasse son ami,Le console, le berce et le juge endormi.« Madame, oh ! le bon feu de hêtre !Votre poupon est-il douillet !Mais regardez : sous la fenêtre,Devant la femme un enfant laid,Affublé d’un hideux collet,Tend sa sébile, le triste être ! »
Il gèle : près du feu, le favori MédorFinit son déjeuner entre les chenets d’or.Mollement étendu sur l’ample chancelière,Il grignote un biscuit, d’une dent familière,Avec cet air blasé d’épagneul céladonQue sa maîtresse admet la nuit sous l’édredon.« Madame, oh ! le bon feu de hêtre !Votre chien est bien exigeant.Mais voyez donc : sous la fenêtreUn vieux caniche intelligentSe frotte au chétif indigentPour dégourdir un peu son maître.
Il gèle : loin du feu qu’importent les hivers ?Les heureux vont sortir en voiture, et couvertsDe cygne, d’astrakan, de martre zibeline.Dans la cour les attend, chaude aussi, la berline ;Puis, la mère, le fils, le pantin, le tou-touMontent, emmitouflés des pieds jusques au cou.« Vous qui laissez le feu de hêtrePour courir le Bois aujourd’hui,La pauvresse vous voit paraître,Elle s’approche ; donnez-lui.Mais déjà vos chevaux ont fui ;S’il gèle, qu’elle aille à Bicêtre ! »
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources