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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

A ma lectrice

Charles Coran· 56 vers

« Seule avec moi, madame, où me lisez-vous là ?Je devine : au boudoir, sur un moelleux sofa.Il trône dans vos mains, l’enviable exemplaire ;Tous mes vœux sont comblés s’il arrive à vous plaire.Mais pourquoi me tenir ? je vous fatigue ainsi ;Veuillez m’étendre un peu sur vos genoux. — Merci !Je nous sens rapprochés, et si près l’un de l’autre,Que mes vers, ces câlins, ont pour chaleur la vôtre.Vous soupirez, madame ! Aussitôt, daignez voirQue la page en frémit comme ce blanc peignoir.Oh ! longtemps, bien longtemps, demeurons de la sorte !Vous avez, n’est-ce pas, défendu votre porte ?Tant ces jolis soupirs, couvés, que dis-je ! éclosDans ce tissu léger, demandent le huis clos !Je gagerais encor, pour compléter le charme,Qu’avant d’entrer chez vous le grand soleil désarmeEt, confident courtois d’un couple embarrassé,Se glisse en clair-obscur par un store baissé.Maintenant, ma lectrice, offrons-nous cette fêteSur ce damas soyeux de perdre un peu !a tête.J’ai rêvé l’autre nuit un tout pareil amour ;O vous, que n’est-ce à toi de lui donner le jour !J’ai dit toi, — quel oubli ! Je vous entends répondre :« Avec qui donc monsieur prétend-il me confondre ? »— Las ! madame, irez-vous, sur un mot regretté,Prendre un poète ému pour un vil effronté ?Consultez, dans mes vers, mon portrait vu de face :Il représente un homme incapable d’audace,Discret, n’en doutez point, mais galant, — le beau mal !A mon tour, je pourrais vous peindre en idéal :Feuilleter ce recueil me montre une main fine ;Le lire, un regard vif dont la gaîté s’affine ;Lui sourire, une bouche où l’émail reluit pur ;L’aimer, tous mes penchants. Concluons à coup sûrQue pour nous réunir le destin nous fît naître ;Mais, bon Dieu ! dans Paris comment se reconnaître ?Se chercher sans un guide, autant ne chercher pas ;Tandis que, si madame osait le premier pas…Pardon, Claire ou Sophie ou Berthe ou Jeanne ou Flore,— Nom chéri dès qu’il est le vôtre et que j’implore, —Pardon ! Et cependant, voulez-vous de l’auteur ?Apprenez mon adresse, elle est chez l’éditeur ;Puis, — calmez-vous d’abord, ô liseuse affolée ! —On m’écrit en changeant son anglaise en coulée.« Quoi ! monsieur, vous écrire ? Oui, bel astre ; autrement,Vous brillez invisible au fond du firmament,Et mon feu sans espoir flambe à la belle étoile.Courage ! un billet doux ne sort qu’avec un voile,Gazez, c’est entendu ; parlez d’une amitié ;Ne signez pas, d’accord ! mais deux mots, par pitié !Sur deux mots je m’acharne à trouver l’anonyme.— Taisons le labyrinthe où mon ardeur s’escrime. —J’arrive, je suis là, vous baisant les genoux…Ne crains rien, cher amour ; j’ai tiré les verrous ! »

Ah ! Buffon, quelle histoire agréable à poursuivreSi le style était l’homme en cet endroit du livre !

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources