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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

Le voyage d’Italie

Charles Coran· 58 vers

A un Peintre

Nous voulions l’Italie ardente, illuminéeDe ses jours flamboyants les plus longs de l’année.Mai brille ; le soleil et nos vœux sont d’accord ;Fuyons dans le Midi le ciel voilé du Nord.Peintre ami, le voyage a pour cause première,Tu le sais, notre amour de la vive lumière ;Viens, nous rapporterons contre les noirs hiversL’éclat pour tes pinceaux, la flamme pour mes vers.— Enfin, nous l’atteindrons, le séjour que nos rêvesMontraient comme un mirage à nos souhaits d’élèves,Si souvent poursuivi sur le livre et l’album,Des dômes de Saint-Marc aux temples de Pœstum.Les monts suisses franchis, il faudra voir Venise,Où l’Occident avec l’Orient fraternise :Les moresques palais, les ponts, le Grand Canal,Puis les coupoles d’or, les places, l’Arsenal,Et partout Titien, partout ce VéronèseQui devant Jésus-Christ met l’histoire à son aise.Tu vas, je te préviens, t’y griser de couleurs ;Quel faste, mon ami ! Mais le charme est ailleurs.Dans le duché toscan, où le fleuve Arno coule,Cherchons la Renaissance et ses chefs-d’œuvre en foule.Florence nous tendra, comme un royal écrin,Son trésor de peinture, et de marbre, et d’airain ;Nous irons de surprise en surprise, à chacuneRavis, émerveillés, surtout dans la Tribune.Peintre, tu trouverais ton compte aux Uffizi ;Tu t’écriras peut-être : « Arrêtons-nous ici ! »Quoi ! traître, et Raphaël qui t’a décoré Rome !Courons vers le vieux Tibre adorer dans cet hommeLe type le plus pur de notre humanité.Et nous rencontrerons l’auguste antiquité :Immortels survivants d’un monde que j’admire.Les dieux t’enseigneront ce que le Beau veut dire ;Alors, tu m’entendras, — profites-en, chrétien, —Exprimer un respect qui forcera le tien.Mais la Rome païenne évoque trop VitruveEt pas assez la Grèce. Approchons du Vésuve ;Malgré les noms latins, par Pollux et Castor !Tu verras le rivage helléniser encor.Ah ! viens, plus près ainsi des âges homériques,A Pœstum nous asseoir sur les débris doriques,Et, de là, confesser que le premier des artsFixa ses nobles lois dans ces temples épars.— Toi, Naples, qui t’ébats malgré tes Bourbons tristes.Hôtelière engageante, amuse les artistes.S’il te manque un pêcheur de force à t’affranchir,Reste, pour nous fêter, belle sans réfléchir :Que du Môle à Capri l’indolent qui nous passe,Récite aux étrangers l’Arioste et le Tasse ;Que tes contadini dansent avec gaîté ;Que tes femmes, le soir, regagnant la cité,Leur moisson sur la tête et les poings sur les hanches,Chantent le Cimarose en montrant leurs dents blanches ;Et quand nous aurons bu le vin de ton volcanA tes dieux grecs, plus grecs que ceux du Vatican, —Retenus par Éros sur la rive odorante,Nous donnerons la fin du voyage à Sorrente.

58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources