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un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

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Charles Coran· 104 vers

Couchés près d’un grand bois, devant un beau rivage,Un jeune homme, un vieillard, vantaient chacun son âge.

Le jeune ainsi parla : « Je suis semblable aux mers ;Quand le ciel leur sourit, voyez les flots amersLentement soulevés, comme un sein qui respire,Étendre à l’horizon la paix de leur empire ;On croirait contempler un éternel sommeil.Mais survienne un orage, aussitôt quel réveil !L’irritable élément possédé de démenceS’enfle, gronde, bondit dans un abîme immense,Et les nochers surpris ont reconnu l’écueilQue l’océan cachait sous son tranquille accueil.Regardez maintenant s’épanouir la vie.Dans mes yeux enchantés, sur ma bouche ravie ;Rien n’obscurcit mon front, on dirait le miroirOù dans l’humide azur les cieux peuvent se voir.Vieillard, rappelez-vous le sort des folles têtes :Que surgisse l’amour, ce vrai dieu des tempêtes ;Il suffît d’un clin d’œil me lançant un éclair,Tout à coup je tressaille et s’assombrit mon air ;J’entends battre mon cœur dévoré d’une flamme,Mes sens désordonnés se révoltent, la femmeTourmente mes destins, ces fragiles vaisseaux,Et je pleure ; l’écume ainsi jaillit des eaux.L’irrésistible essor des passions humainesN’agite pas en vain les anneaux de leurs chaînes,Et ce n’est pas en vain que la fureur du ventProvoque les combats entre flots s’émouvant ;Alors, malheur, malheur aux vertus éplorées,En moi-même malheur à ces nefs égarées !Faut-il que la raison, ce fanal sur un fort,S’éteigne quand l’instinct éperdu cherche un port !— Mais ma rapide humeur me rend changer facile ;Pacifique d’abord, comme l’onde mobile,Puis, comme elle fougueux, je sais, comme elle aussi,De la vague irritée endormir le souci.Mes lèvres et mes yeux, dès qu’indulgente on m’aime,Dans le golfe azuré retrouvent leur emblème ;J’exhale mes soupirs pareils à ce frissonDu flux qui baigne l’algue en poussant sa chanson.Flatteuse désormais, la volupté caresse ;Ma vie, entre les bras qu’a tendus ma maîtresse,Se délecte, se joue ; Amour semble Zéphyr.Telle après le gros temps la mer devient saphirEt, les flots apaisés, berce sur sa poitrineLe nautonier vainqueur de la lutte marine. »

L’homme aux cheveux blanchis salua l’océan ;Puis, tourné vers le bois, implora le dieu PanEt dit : « Accordez-moi, jeune ami, cet hommageDe voir dans les forêts se peindre mon image ;Je vais leur demander l’éloge d’un vieillard.Sous cette obscure allée enfonçons le regard :Un moment les arceaux, les ogives, les dômes— Magique impression — se peuplent de fantômes,Et vous vous sentez pris par une sainte horreur ;Mais insistons, bientôt s’évanouit l’erreur :Le charme se dévoile, et la pâle lumièreTransforme en piété votre crainte première ;Alors planent sur vous les arbres recueillis,Gardiens de la fraîcheur, pour abriter vieillis.Écoutez : on entend s’entretenir les pousses,Les chênes s’épancher, parler tout bas les mousses.— Quel barde traduirait dans un hymne chantéTon calme pénétrant, mâle sérénité,Mieux que cet art naïf du sylvestre silenceDonnant même aux lichens une intime éloquence ?Vous, jeune homme, essayez de mon recueillement ;Vous me reconnaîtrez placide également.Il se peut que d’abord ma gravité vous blesse ;Vous nommez le bon sens ma sénile faiblesse,Et, me croyant fâcheux, vous dissimulez malL’ennui de me prêter un respect machinal.Mais si votre froideur séduite enfin se fie,Vous verrez s’appuyant sur la philosophieL’expérience, ainsi qu’une futaie, offrirL’asile où, nocher las, vous pourriez atterrir :Vous trouverez le frais dans l’esprit de mon âge,Ce frais qu’un clair-obscur relient sous le feuillage ;Et ma sobre parole, imitant les grands bois,D’un chêne qui murmure aura pour vous la voix.Comme un humble lichen, muet quand on l’observe,J’ai mon silence aussi : payez-le de réserve ;Mon passé se rassure, i ! raconte… ApprenezQue vos romans d’hier sont mes frères puînés.Oh ! si jamais Éros vous trame une infortune,Vous qui vous confessez fougueux comme Neptune,Je suis l’ombre paisible : après les temps chagrins,Venez y soulager vos troubles, ces marins ;Inspiré par l’effet d’anciennes amertumes,Je sécherai les pleurs que vous traitez d’écumes. —Et ne sentez-vous pas la brise d’ici près ?Haleine des bouleaux, des frênes, des cyprès ;Quel souffle généreux pour la force affaiblie !Tel, je consolerai votre mélancolie,Car je vous garde un baume obtenu sur le tard,La résignation, essence du vieillard.— Mais pourquoi supposer qu’un chagrin nous rapproche ?Je finis sans remords, vous allez sans reproche ;Tâchons que nos vertus — votre ardeur, ma raison —Consacrent à s’aider chacune sa saison.Et maintenant, ami, glorifions ensembleCe bois et cette mer dont l’attrait nous rassemble ! »Ayant dit, les causeurs, l’un sur l’autre appuyé,Reprenaient le chemin vers leurs devoirs frayé.

104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources