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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Charles coran, 1887

La métempsycose

Charles Coran· 82 vers

A…

I

Puisqu’il faut croire à quelque chose,Pythagoras fut un cheval ;Adoptons la métempsycose,Berçons- nous de cet idéal.

— Qu’étions-nous jadis sur la terre ?Maîtresse, veux-tu le savoir ?Il fait bien nuit dans ce mystère,Mais ferme les yeux, tu vas voir.

II

Là-bas, vois-tu, là-bas, l’horizon qui rayonne ?Sur l’or des épis mûrs brille l’éclat des faux ;Dans le champ d’Abraham le peuple hébreu moissonne.Un pasteur, accroupi près des blés en faisceaux,D’inutiles bluets compose une couronne :C’est moi.— Reconnais-tu la svelte filleQui, pour se parer de mes fleurs,Donne sa gerbe aux botteleursEn piquant dans le tronc d’un palmier sa faucille ?C’est toi.

Et n’aperçois-tu pas le Nil bleu qui serpenteA travers les dieux-sphinx et les temples d’Isis ?Regarde cet esquif, ombragé d’une tente,Qui s’en va loin du bord chercher une oasis ;A la proue un rameur fend l’onde susurrante :C’est moi.— Et sous l’abri des blanches trames,A la poupe de mon bateau,Cette vierge au royal bandeauQu’en un rêve d’amour berce le bruit des rames :C’est toi.

Scrute l’espace encor. Voici la Grèce antique :Les beaux vieillards d’Athène et les jeunes garçonsS’enivrent d’éloquence à l’ombre d’un portique.Le moins grave, distrait des savantes leçons,Tourne des ^eux charmés vers la place publique :C’est moi.— Les rênes en main, une hétèreS’avance sur un char sculpté ;La triomphante déitéA ralenti son bige et me murmure : « Espère ! »C’est toi.

Plus près, observe bien l’Alhambra dans Grenade :Les douceurs de la lune ont remplacé le jour,Et les brises du soir frôlent la colonnade.Seul au pied du harem que fait ce giaour ?Il chante, l’imprudent ; j’entends la sérénade :C’est moi.— La sultane a daigné paraître.Vois, aux feux de ses bracelets,Que d’un balcon du noir palaisSa main laisse un papier tomber sous la fenêtre :C’est toi.

Plus près, toujours plus près, visite enfin FlorenceSur la fière cité règnent les Médicis,Et dans les ateliers fleurit la Renaissance.Cet artiste toscan soigneux de ses glacis,Qui devant un portrait perle la ressemblance :C’est moi.— Et la dame, mon doux modèle,Qui, se penchant sur le tableau,Écarte du doigt mon pinceau,Et rougit du bonheur de me sembler si belle :C’est toi.

Maintenant, sans percer les lointains davantage.Sans sortir de ta chambre aux modernes lambris,Dans ta psyché surprends le terme du voyage :Assis chez sa maîtresse, un rimeur de ParisCrayonne à propos d’elle un galant badinage :C’est moi.— Mais reste les yeux sur ta glace :La dame entre ses bras ouvertsMe tient la tète, et, pour mes vers,D’un baiser redoublé sur la bouche m’embrasse :C’est toi.

III

Croyons à la métempsycose ;Et si, mortels, il faut finir,Que du moins la métamorphoseNous change sans nous désunir :

Renais fleur dans, une corbeille,Sois un beau lis sous un beau ciel :Je veux devenir une abeille ;Dans ton cœur je boirai le miel.

Tiré des Rimes Galantes

82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources