Poésies de Charles coran, 1887
Dialogue
UN ROI, UN BERGER
Le Roi.
Réponds, berger qui pais ce bétail en soufflantSur ta flûte sauvage un air maussade et lent,N’es-tu donc pas honteux, barbare à l’âme basse,De rester étendu quand ma chasse ici passe ?Je comprends ton regard : tu détestes mes chiensPlus chers, plus fortunés, plus brillants que les tiens.Va, néglige, sans peur, de découvrir ta tète ;Je t’excuse et prétends te donner une fête.Je t’emmène à la cour. Spectacle curieux,Essayons de fléchir un rustre injurieux :Dans mon palais splendide en ton honneur viens, faune !Me reconnaitras-tu sur la pourpre du trône ?J’aurai mon diadème, et, malgré ton affront,Dès qu’on t’introduira, j’inclinerai le front ;J’ouvrirai mon manteau resplendissant d’hermine,Je mettrai par respect la main sur ma poitrine ;Je brandirai mon sceptre ; et vingt clairons guerriers,Comme si ton bonnet nous cachait tes lauriers,Sonneront devant toi leur marche de victoire ;Et tu t’approcheras, confus, je veux le croire.De ma voix solennelle, alors, je m’écrirai :« Debout, Princes royaux ! » puis je me lèverai ;Et quand mes étendards abaisseront leur hampe,De ta rusticité nous jugerons la trempe,Nous verrons si le pâtre en vainqueur accueilli,Daignera saluer, enfin, un roi poli.
Le Berger.
Dieu réserve aux pasteurs les calmes solitudes,L’eau prompte à déserter les froides altitudes ;Toi, l’orgueilleux chasseur, tu troubles ma chanson,Et ta meute a souillé les ruisseaux, ma boisson.On sait dans nos pays où le cerf vous égareQu’un pâtre pour un roi n’est qu’un faune bizarre ;Sache que pour un pâtre un roi n’est qu’un tyran,Et renonce à tirer d’un rustre un courtisan.Sans rancune, Seigneur, domine ta superbe,Tâche ici d’admirer les richesses de l’herbe :Suis mes pas ; j’ai des monts où tu pourras jugerQue l’on trône à la cour de moins haut qu’un berger.Nous irons, — prends mon bras, ne crains rien, camarade,Nous irons vers ce roc qui lance une cascade :C’est là que, s’étalant sur l’énorme granit,Ma royauté commence où ta grandeur finit ;Là, nous comparerons tes lambris à mes cimes,Aux clairons des combats les torrents des abîmes,Ta fière hermine ouverte aux aigles éployés,Tes drapeaux qu’on abaisse aux sapins foudroyés.Puis, sous mes pieds, tandis qu’en bas, visible à peine,Le train du roi chasseur t’attendra dans la plaine,Mesure, si tu peux, l’opulente foisonDes pacages bordés par l’immense horizon.Eh bien, Prince, aussi loin que parviendra ta vue,Libres, mes trente chiens gardent cette étendue.Ramène, après, tes yeux sur le hardi rocherOù dans ce vil manteau j’ose au vent me coucher ;Songe que ces trésors relèvent de moi-même,Et, s’il te reste un cœur malgré le rang suprême,Je veux voir le monarque épargner le reposDu berger dont la flûte adoucit les troupeaux.
58 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources