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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre deuxième

Chapitre I

De la conversation intérieure.

Pierre Corneille· 36 septains, vers de 12, 8 et 6 syllabes, 252 vers

« Sachez que mon royaume‖ est au dedans de vous, »Dit le céleste épouxAux âmes de ses chers fidèles :Élève donc la tienne‖ où l’appelle sa voix,Quitte pour lui le monde,‖ et laisse aux criminellesCe triste canton de rebelles,Et tu rencontreras‖ le repos sous ses lois.

Apprends à mépriser‖ les pompes inconstantesDe ces douceurs flottantesDont le dehors brille à tes yeux ;Apprends à recueillir‖ ce qu’une sainte flammeDans un intérieur‖ verse de précieux,Et soudain du plus haut des cieuxLe royaume de Dieu‖ descendra dans ton âme.

Car enfin ce royaume‖ est une forte paixQui de tous les souhaitsBannit la vaine inquiétude ;Une stable allégresse,‖ et dont le Saint-EspritRépandant sur les bons‖ l’heureuse certitude,L’impie et noire ingratitudeJamais ne la reçut,‖ jamais ne la comprit.

Jésus viendra chez toi‖ lui-même la répandre,Si ton cœur pour l’attendreLui dispose un digne séjour :La gloire qui lui plaît‖ et la beauté qu’il aimeDe l’éclat du dedans‖ tirent leur plus beau jour ;Et pour te donner son amourIl ne veut rien de toi‖ qui soit hors de toi-même.

Il y fera pleuvoir‖ mille sortes de biensPar les doux entretiensDe ses amoureuses visites :Un plein épanchement‖ de consolations,Un calme inébranlable,‖ une paix sans limites,Et l’abondance des mérites,Y suivront à l’envi‖ ses conversations.

Courage donc, courage,‖ âme sainte : préparePour un bonheur si rareUn cœur tout de zèle et de foi ;Que ce divin époux‖ daigne à cette même heure,S’y voyant seul aimé,‖ seul reconnu pour roi,Entrer chez toi, loger chez toi,Et jusqu’à ton départ‖ y faire sa demeure.

Lui-même il l’a promis :‖ « si quelqu’un veut m’aimer,Il doit se conformer,Dit-il, à ce que je commande ;Alors mon père et moi‖ nous serons son appui,Nous le garantirons‖ de quoi qu’il appréhende ;Et pour sa sûreté plus grande,Nous viendrons jusqu’à lui‖ pour demeurer chez lui.

Ouvre-lui tout ce cœur ;‖ et quoi qu’on te propose,Tiens-en la porte closeÀ tout autre objet qu’à sa croix :Lui seul pour te guérir‖ a d’assurés remèdes,Lui seul pour t’enrichir‖ abandonne à ton choixPlus que tous les trésors des rois,Et tu possèdes tout‖ lorsque tu le possèdes.

Il pourvoira lui-même‖ à tes nécessités,Et ses hautes bontésPartout soulageront tes peines ;Il te sera fidèle,‖ et son divin pouvoirT’en donnera partout‖ des preuves si soudaines,Que les assistances humainesN’auront ni temps ni lieu‖ d’amuser ton espoir.

Des peuples et des grands‖ la faveur est changeante,Et la plus obligeanteEn moins de rien passe avec eux ;Mais celle de Jésus‖ ne connoît point de terme,Et s’attache à l’aimé‖ par de si puissants nœuds,Que jusqu’au plein effet des vœux,Jusqu’à la fin des maux,‖ elle tient toujours ferme.

Souviens-toi donc toujours,‖ quand un ami te sertLe plus à cœur ouvert,Que souvent son zèle est stérile ;Fais peu de fondement‖ sur son plus haut crédit,Et dans le même instant‖ qu’il t’est le plus utile,Crois-le mortel, crois-le fragile,Et t’attriste encor moins‖ lorsqu’il te contredit.

Tel aujourd’hui t’embrasse‖ et soutient ta querelle,Dont l’esprit infidèleDès demain voudra t’opprimer ;Et tel autre aujourd’hui‖ contre toi s’intéresse,Que pour toi dès demain‖ tu verras s’animer :Tant pour haïr et pour aimerAu gré du moindre vent‖ tourne notre foiblesse !

Ne t’assure qu’en Dieu,‖ mets-y tout ton amourJusqu’à ton dernier jour,Tout ton espoir, toute ta crainte :Il conduira ta langue,‖ il réglera tes yeux,Et de quelque malheur‖ que tu sentes l’atteinte,Jamais il n’entendra ta plainteQu’il ne fasse pour toi‖ ce qu’il verra de mieux.

L’homme n’a point ici‖ de cité permanente :Où qu’il soit, quoi qu’il tente,Il n’est qu’un malheureux passant ;Et si dans les travaux‖ de son pèlerinage,L’effort intérieur‖ d’un cœur reconnoissantNe l’unit au bras tout-puissant,Il s’y promet en vain‖ le calme après l’orage.

Que regardes-tu donc,‖ mortel, autour de toi,Comme si quelque emploiT’y faisoit une paix profonde ?C’est au ciel, c’est en Dieu‖ qu’il te faut habiter :C’est là, c’est en lui seul‖ qu’un vrai repos se fonde ;Et quoi qu’étale ici le monde,Ce n’est qu’avec dédain‖ que l’œil s’y doit prêter.

Tout ce qu’il te présente‖ y passe comme une ombre,Et toi-même es du nombreDe ces fantômes passagers :Tu passeras comme eux,‖ et ta chute funesteSuivra l’attachement‖ à ces objets légers,Si pour éviter ces dangersTu ne romps avec toi‖ comme avec tout le reste.

De ce triste séjour‖ où tout n’est que défaut,Jusqu’aux pieds du très-haut,Sache relever ta pensée ;Qu’à force de soupirs,‖ de larmes et de vœux,Jusques à Jésus-Christ‖ ta prière pousséeLui montre une ardeur empressée,D’où sans cesse pour lui‖ partent de nouveaux feux.

Si tu t’y sens mal propre,‖ et qu’entre tant d’épinesJusqu’aux grandeurs divinesTes forces ne puissent monter,S’il faut que sur la terre‖ encor tu les essaies,Sa passion t’y donne‖ assez où t’arrêter ;Mais il faut pour la bien goûterAffermir ta demeure‖ au milieu de ses plaies.

Prends ce dévot refuge‖ en toutes tes douleurs,Et tes plus grands malheursTrouveront une issue aisée :Tu sauras négliger‖ quoi qu’il faille souffrir ;Les mépris te seront‖ des sujets de risée,Et la médisance abuséeNe dira rien de toi‖ dont tu daignes t’aigrir.

Le monarque du ciel,‖ le maître du tonnerre,Méprisé sur la terre,Dans l’opprobre y finit ses jours ;Au milieu de sa peine,‖ au fort de sa misère,Il vit tous ses amis‖ lâches, muets et sourds :Tout lui refusa du secours,Et tout l’abandonna,‖ jusqu’à son propre père.

Cet abandon lui plut,‖ il aima ce mépris,Et pour être ton prixIl voulut être ta victime :Innocent qu’il étoit,‖ il voulut endurer ;Et toi, dont la souffrance‖ est moindre que le crime,Tu t’oses plaindre qu’on t’opprime,Et croire que tes maux‖ valent en murmurer !

Il eut des ennemis,‖ il vit la médisanceNoircir en sa présenceSes plus sincères actions ;Et tu veux que chacun‖ avec soin te caresse,Que chacun soit jaloux‖ de tes affections,Qu’il coure à tes intentions,Et pour te mieux servir‖ à l’envi s’intéresse !

Dans les adversités‖ l’âme fait ses trésorsDes misères du corps ;Ce sont les épreuves des bonnes :Leur patience amasse‖ alors sans se lasser ;Mais où pourra la tienne‖ emporter des couronnes,Si tous les soins que tu te donnesN’ont pour but que de fuir‖ ce qui peut l’exercer ?

Tu vois ton maître en croix,‖ où ton péché le tue,Et tu peux à sa vueTe rebuter de quelque ennui !Ah ! Ce n’est pas ainsi‖ qu’on a part à sa gloire ;Change, pauvre pécheur,‖ change dès aujourd’hui :Souffre avec lui, souffre pour lui,Si tu veux avec lui‖ régner par sa victoire.

Si tu peux dans son sein‖ une fois pénétrerJusqu’où savent entrerLes ardeurs d’une amour extrême,Si tu peux faire en terre‖ un essai des plaisirsOù ce parfait amour‖ abîme un cœur qui l’aime,Tu verras bientôt pour toi-mêmeTa sainte indifférence‖ avoir peu de desirs.

Il t’importera peu‖ que le monde s’en joue,Et t’offre de la roueOu le dessus ou le dessous :Plus cet amour est fort,‖ plus l’homme se méprise ;Les opprobres n’ont rien‖ qui ne lui semble doux,Et plus rudes en sont les coups,Plus il voit que de Dieu‖ la main le favorise.

L’amoureux de Jésus‖ et de la véritéAvec sévéritéAu dedans de soi se ramène ;Et depuis que son cœur‖ pleinement s’affranchitDe toute affection‖ désordonnée et vaine,De toute ambition humaine,Dans ce retour vers Dieu‖ sans obstacle il blanchit.

Son âme détachée,‖ et libre autant que pure,Par-dessus la natureSans peine apprend à s’élever :Sitôt que de soi-même‖ il cesse d’être esclave,Un ferme et vrai repos‖ chez lui le vient trouver ;Et quand il a pu se braver,Il n’a point d’ennemis‖ qu’aisément il ne brave.

Il sait donner à tout‖ un véritable prix,Sans peser le méprisOu l’estime qu’en fait le monde :Vraiment sage et savant,‖ il peut dire en tout lieuQu’il ne tient point de lui‖ sa doctrine profonde,Et que celle dont il abondeNe se puise jamais‖ qu’en l’école de Dieu.

Dedans l’intérieur‖ il ordonne sa voie,Et dehors, quoi qu’il voie,Tout est peu de chose à ses yeux :Le zèle qui partout‖ règne en sa conscienceN’attend pour s’exercer‖ ni les temps ni les lieux,Et pour aller de bien en mieuxTout lieu, tout temps est propre‖ à son impatience.

Quelques tentations‖ qui l’osent assaillir,Prompt à se recueillir,En soi-même il fait sa retraite ;Et comme il s’y retranche‖ avec facilité,Des attraits du dehors‖ la douceur inquièteJamais jusque-là ne l’arrêteQu’il se répande entier‖ sur leur inanité.

Ni le travail du corps,‖ ni le soin nécessaireD’une pressante affaireNe l’emporte à se disperser ;Dans tous événements‖ ce zèle trouve place ;La bonne occasion,‖ il la sait embrasser ;La mauvaise, il la sait passer,Et faire son profit‖ de ce qui l’embarrasse.

Ce bel ordre au dedans‖ en chasse tout souciDe ce que font iciCeux qu’on blâme et ceux qu’on admire :Il ferme ainsi la porte‖ à tous empêchements,Et sait qu’on n’est distrait‖ du bien où l’âme aspireQu’autant qu’en soi-même on attireD’un vain extérieur‖ les prompts amusements.

Si la tienne une fois‖ étoit bien dégagée,Bien nette, bien purgéeDe ces folles impressions,Tout la satisferoit,‖ tout lui seroit utile,Et Dieu, réunissant‖ tes inclinations,De toutes occupationsTe feroit en vrais biens‖ une terre fertile.

Mais n’étant pas encor‖ ni bien mortifié,Ni bien fortifiéContre les douceurs passagères,Souvent il te déplaît‖ qu’au lieu de ces vrais biens,Tu ne te vois rempli‖ que d’images légères,Dont les promesses mensongèresTroublent à tous moments‖ la route que tu tiens.

Ton cœur aime le monde ;‖ et tout ce qui le brouille,Tout ce qui plus le souille,C’est cet impur attachement :Rejette ses plaisirs,‖ romps avec leur bassesse ;Et ce cœur vers le ciel‖ s’élançant fortement,Saura goûter incessammentDu calme intérieur‖ la parfaite allégresse.

Versification

Forme
36 septains (septains)
Rimes
36(aabcbbc)
Mètre
Vers de 12, 8 et 6 syllabes (144 de 12, 72 de 8, 36 de 6)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
36 septains
Mots à la rime
a vous / époux masculine, classiqueb fidèles / criminelles / rebelles féminine, classiquec voix / lois masculine, classiquea inconstantes / flottantes féminine, classiqueb yeux / précieux / cieux masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea paix / souhaits masculine, classiqueb inquiétude / certitude / ingratitude féminine, classiquec Saint-Esprit / comprit masculine, classiquea répandre / l’attendre féminine, classiqueb séjour / jour / amour masculine, classiquec aime / toi-même féminine, classiquea biens / entretiens masculine, classiqueb visites / limites / mérites féminine, classiquec consolations / conversations masculine, classiquea prépare / rare féminine, classiqueb foi / roi / toi masculine, classiquec heure / demeure féminine, classiquea m’aimer / conformer masculine, classiqueb commande / appréhende / grande féminine, classiquec appui / lui masculine, classiquea propose / close féminine, classiqueb croix / choix / rois masculine, classiquec remèdes / possèdes féminine, classiquea nécessités / bontés masculine, classiqueb peines / soudaines / humaines féminine, classiquec pouvoir / espoir masculine, classiquea changeante / obligeante féminine, classiqueb eux / nœuds / vœux masculine, classiquec terme / ferme féminine, classiquea sert / ouvert masculine, classiqueb stérile / utile / fragile féminine, classiquec crédit / contredit masculine, classiquea querelle / infidèle féminine, classiqueb t’opprimer / s’animer / aimer masculine, classiquec s’intéresse / foiblesse féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb crainte / l’atteinte / plainte féminine, classiquec yeux / mieux masculine, classiquea permanente / tente féminine, classiqueb passant / reconnoissant / tout-puissant masculine, classiquec pèlerinage / l’orage féminine, classiquea toi / emploi masculine, classiqueb profonde / fonde / monde féminine, classiquec habiter / prêter masculine, classiquea ombre / nombre féminine, classiqueb passagers / légers / dangers masculine, classiquec funeste / reste féminine, classiquea défaut / très-haut masculine, classiqueb pensée / poussée / empressée féminine, classiquec vœux / feux masculine, classiquea d’épines / divines féminine, classiqueb monter / t’arrêter / goûter masculine, classiquec essaies / plaies féminine, classiquea douleurs / malheurs masculine, classiqueb aisée / risée / abusée féminine, classiquec souffrir / t’aigrir masculine, classiquea tonnerre / terre féminine, classiqueb jours / sourds / secours masculine, classiquec misère / père féminine, classiquea mépris / prix masculine, classiqueb victime / crime / t’opprime féminine, classiquec endurer / murmurer masculine, classiquea médisance / présence féminine, classiqueb actions / affections / intentions masculine, classiquec caresse / s’intéresse féminine, classiquea trésors / corps masculine, classiqueb bonnes / couronnes / donnes féminine, classiquec lasser / l’exercer masculine, classiquea tue / vue féminine, classiqueb ennui / aujourd’hui / lui masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea pénétrer / entrer masculine, classiqueb extrême / l’aime / toi-même féminine, classiquec plaisirs / desirs masculine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb dessous / doux / coups masculine, classiquec méprise / favorise féminine, classiquea vérité / sévérité masculine, classiqueb ramène / vaine / humaine féminine, classiquec s’affranchit / blanchit masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb s’élever / trouver / braver masculine, classiquec esclave / brave féminine, classiquea prix / mépris masculine, classiqueb monde / profonde / abonde féminine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiquea voie féminine, classiqueb yeux / lieux / mieux masculine, classiquec conscience / impatience féminine, classiquea assaillir / recueillir masculine, classiqueb retraite / inquiète / l’arrête féminine, classiquec facilité / inanité masculine, classiquea nécessaire / affaire féminine, classiqueb disperser / embrasser / passer masculine, classiquec place / l’embarrasse féminine, classiquea souci / ici masculine, classiqueb admire / aspire / attire féminine, classiquec empêchements / amusements masculine, classiquea dégagée / purgée féminine, classiqueb impressions / inclinations / occupations masculine, classiquec utile / fertile féminine, classiquea mortifié / fortifié masculine, classiqueb passagères / légères / mensongères féminine, classiquec biens / tiens masculine, classiquea brouille / souille féminine, classiqueb attachement / fortement / incessamment masculine, classiquec bassesse / allégresse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

252 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources