Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier
Chapitre Ii
Du feu d’estime de soi-même.
Le desir de savoir‖ est naturel aux hommes :Il naît dans leur berceau‖ sans mourir qu’avec eux ;Mais, ô Dieu, dont la main‖ nous fait ce que nous sommes,Que peut-il sans ta crainte‖ avoir de fructueux ?
Un paysan stupide‖ et sans expérience,Qui ne sait que t’aimer‖ et n’a que de la foi,Vaut mieux qu’un philosophe‖ enflé de sa science,Qui pénètre les cieux,‖ sans réfléchir sur soi.
Qui se connoît soi-même‖ en a l’âme peu vaine,Sa propre connoissance‖ en met bien bas le prix ;Et tout le faux éclat‖ de la louange humaineN’est pour lui que l’objet‖ d’un généreux mépris.
Au grand jour du seigneur‖ sera-ce un grand refugeD’avoir connu de tout‖ et la cause et l’effet ?Et ce qu’on aura su‖ fléchira-t-il un jugeQui ne regardera‖ que ce qu’on aura fait ?
Borne tous tes desirs‖ à ce qu’il te faut faire ;Ne les porte plus trop‖ vers l’amas du savoir ;Les soins de l’acquérir‖ ne font que te distraire,Et quand tu l’as acquis,‖ il peut te décevoir.
Les savants d’ordinaire‖ aiment qu’on les regarde,Qu’on murmure autour d’eux :‖ « voilà ces grands esprits ! »Et s’ils ne font du cœur‖ une soigneuse garde,De cet orgueil secret‖ ils sont toujours surpris.
Qu’on ne s’y trompe point :‖ s’il est quelques sciencesQui puissent d’un savant‖ faire un homme de bien,Il en est beaucoup plus‖ de qui les connoissancesNe servent guère à l’âme,‖ ou ne servent de rien.
Par là tu peux juger‖ à quels périls s’exposeCelui qui du savoir‖ fait son unique but,Et combien se méprend‖ qui songe à quelque choseQu’à ce qui peut conduire‖ au chemin du salut.
Le plus profond savoir‖ n’assouvit point une âme ;Mais une bonne vie‖ a de quoi la calmer,Et jette dans le cœur‖ qu’un saint desir enflammeLa pleine confiance‖ au Dieu qu’il doit aimer.
Au reste, plus tu sais,‖ et plus a de lumièreLe jour qui se répand‖ sur ton entendement,Plus tu seras coupable‖ à ton heure dernière,Si tu n’en as vécu‖ d’autant plus saintement.
La vanité par là‖ ne te doit point surprendre :Le savoir t’est donné‖ pour guide à moins faillir ;Il te donne lui-même‖ un plus grand compte à rendre,Et plus lieu de trembler‖ que de t’enorgueillir.
Trouve à t’humilier‖ même dans ta doctrine :Quiconque en sait beaucoup‖ en ignore encor plus,Et qui sans se flatter‖ en secret s’examineEst de son ignorance‖ heureusement confus.
Quand pour quelques clartés‖ dont ton esprit abondeTon orgueil à quelque autre‖ ose te préférer,Vois qu’il en est encor‖ de plus savants au monde,Qu’il en est que le ciel‖ daigne mieux éclairer.
Fuis la haute science,‖ et cours après la bonne :Apprends celle de vivre‖ ici-bas sans éclat ;Aime à n’être connu,‖ s’il se peut, de personne,Ou du moins aime à voir‖ qu’aucun n’en fasse état.
Cette unique leçon,‖ dont le parfait usageConsiste à se bien voir‖ et n’en rien présumer,Est la plus digne étude‖ où s’occupe le sagePour estimer tout autre,‖ et se mésestimer.
Si tu vois donc un homme‖ abîmé dans l’offense,Ne te tiens pas plus juste‖ ou moins pécheur que lui :Tu peux en un moment‖ perdre ton innocence,Et n’être pas demain‖ le même qu’aujourd’hui.
Souvent l’esprit est foible‖ et les sens indociles,L’amour-propre leur fait‖ ou la guerre ou la loi ;Mais bien qu’en général‖ nous soyons tous fragiles,Tu n’en dois croire aucun‖ si fragile que toi.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a hommes / sommes féminine, classiqueb eux / fructueux masculine, classiquea expérience / science féminine, classiqueb foi / soi masculine, classiquea vaine / humaine féminine, classiqueb prix / mépris masculine, classiquea refuge / juge féminine, classiqueb l’effet / fait masculine, classiquea faire / distraire féminine, classiqueb savoir / décevoir masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb esprits / surpris masculine, classiquea sciences / connoissances féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea s’expose / chose féminine, classiqueb but / salut masculine, classiquea âme / enflamme féminine, classiqueb calmer / aimer masculine, classiquea lumière / dernière féminine, classiqueb entendement / saintement masculine, classiquea surprendre / rendre féminine, classiqueb faillir / t’enorgueillir masculine, classiquea doctrine / s’examine féminine, classiqueb plus / confus masculine, classiquea abonde / monde féminine, classiqueb préférer / éclairer masculine, classiquea bonne / personne féminine, classiqueb éclat / état masculine, classiquea usage / sage féminine, classiqueb présumer / mésestimer masculine, classiquea l’offense / innocence féminine, classiqueb lui / qu’aujourd’hui masculine, classiquea indociles / fragiles féminine, classiqueb loi / toi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources