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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre premier

Chapitre Iii

De la doctrine de la vérité.

Pierre Corneille· 35 quintils, alexandrins et hexasyllabes, 175 vers

Qu’heureux est le mortel‖ que la vérité mêmeConduit de sa main propre‖ au chemin qui lui plaît !Qu’heureux est qui la voit‖ dans sa beauté suprême,Sans voile et sans emblème,Et telle enfin qu’elle est !

Nos sens sont des trompeurs,‖ dont les fausses imagesÀ notre entendement‖ n’offrent rien d’assuré,Et ne lui font rien voir‖ qu’à travers cent nuagesQui jettent mille ombragesDans l’œil mal éclairé.

De quoi sert une longue‖ et subtile disputeSur des obscurités‖ où l’esprit est déçu ?De quoi sert qu’à l’envi‖ chacun s’en persécute,Si Dieu jamais n’imputeDe n’en avoir rien su ?

Grande perte de temps‖ et plus grande foiblesseDe s’aveugler soi-même‖ et quitter le vrai bien,Pour consumer sa vie‖ à pointiller sans cesseSur le genre et l’espèce,Qui ne servent à rien.

Touche, verbe éternel,‖ ces âmes curieuses :Celui que ta parole‖ une fois a frappé,De tant d’opinions‖ vaines, ambitieuses,Et souvent dangereuses,Est bien développé.

Ce verbe donne seul‖ l’être à toutes les causes ;Il nous parle de tout,‖ tout nous parle de lui ;Il tient de tout en soi‖ les natures encloses ;Il est de toutes chosesLe principe et l’appui.

Aucun sans son secours‖ ne sauroit se défendreD’un million d’erreurs‖ qui courent l’assiéger,Et depuis qu’un esprit‖ refuse de l’entendre,Quoi qu’il pense comprendre,Il n’en peut bien juger.

Mais qui rapporte tout‖ à ce verbe immuable,Qui voit tout en lui seul,‖ en lui seul aime tout,À la plus rude attaque‖ il est inébranlable,Et sa paix ferme et stableEn vient soudain à bout !

O dieu de vérité,‖ pour qui seul je soupire,Unis-moi donc à toi‖ par de forts et doux nœuds !Je me lasse d’ouïr,‖ je me lasse de lire,Mais non pas de te dire :« c’est toi seul que je veux. »

Parle seul à mon âme,‖ et qu’aucune prudence,Qu’aucun autre docteur‖ ne m’explique tes lois ;Que toute créature‖ à ta sainte présenceS’impose le silence,Et laisse agir ta voix.

Plus l’esprit se fait simple‖ et plus il se ramèneDans un intérieur‖ dégagé des objets,Plus lors sa connoissance‖ est diffuse et certaine,Et s’élève sans peineJusqu’aux plus hauts sujets.

Oui, Dieu prodigue alors‖ ses grâces plus entières,Et portant notre idée‖ au-dessus de nos sens,Il nous donne d’en haut‖ d’autant plus de lumières,Qui percent les matièresPar des traits plus puissants.

Cet esprit simple, uni,‖ stable, pur, pacifique,En mille soins divers‖ n’est jamais dissipé,Et l’honneur de son Dieu,‖ dans tout ce qu’il pratique,Est le projet uniqueQui le tient occupé.

Il est toujours en soi‖ détaché de soi-même ;Il ne sait point agir‖ quand il se faut chercher,Et fût-il dans l’éclat‖ de la grandeur suprême,Son propre diadèmeNe l’y peut attacher.

Il ne croit trouble égal‖ à celui que se causeUn cœur qui s’abandonne‖ à ses propres transports,Et maître de soi-même,‖ en soi-même il disposeTout ce qu’il se proposeDe produire au dehors.

Bien loin d’être emporté‖ par le courant rapideDes flots impétueux‖ de ses bouillants desirs,Il les dompte, il les rompt,‖ il les tourne, il les guide,Et donne ainsi pour brideLa raison aux plaisirs.

Mais pour se vaincre ainsi‖ qu’il faut d’art et de force !Qu’il faut pour ce combat‖ préparer de vigueur !Et qu’il est malaisé‖ de faire un plein divorceAvec la douce amorceQue chacun porte au cœur !

Ce devroit être aussi‖ notre unique penséeDe nous fortifier‖ chaque jour contre nous,Pour en déraciner‖ cette amour empresséeOù l’âme intéresséeTrouve un poison si doux.

Les soins que cette amour‖ nous donne en cette vieNe peuvent aussi bien‖ nous élever si haut,Que la perfection‖ la plus digne d’envieN’y soit toujours suivieDes hontes d’un défaut.

Nos spéculations‖ ne sont jamais si puresQu’on ne sente un peu d’ombre‖ y régner à son tour ;Nos plus vives clartés‖ ont des couleurs obscures,Et cent fausses peinturesNaissent d’un seul faux jour.

Mais n’avoir que mépris‖ pour soi-même et que haineOuvre et fait vers le ciel‖ un chemin plus certain,Que le plus haut effort‖ de la science humaine,Qui rend l’âme plus vaineEt l’égare soudain.

Ce n’est pas que de Dieu‖ ne vienne la science :D’elle-même elle est bonne,‖ et n’a rien à blâmer ;Mais il faut préférer‖ la bonne conscienceÀ cette impatienceDe se faire estimer.

Cependant, sans souci‖ de régler sa conduite,On veut être savant,‖ on en cherche le bruit ;Et cette ambition‖ par qui l’âme est séduiteSouvent traîne à sa suiteMille erreurs pour tout fruit.

Ah ! Si l’on se donnoit‖ la même diligence,Pour extirper le vice‖ et planter la vertu,Que pour subtiliser‖ sa propre intelligenceEt tirer la scienceHors du chemin battu !

De tant de questions‖ les dangereux mystèresProduiroient moins de trouble‖ et de renversement,Et ne couleroient pas‖ dans les règles austèresDes plus saints monastèresTant de relâchement.

Un jour, un jour viendra‖ qu’il faudra rendre conte,Non de ce qu’on a lu,‖ mais de ce qu’on a fait ;Et l’orgueilleux savoir,‖ à quelque point qu’il monte,N’aura lors que la honteDe son mauvais effet.

Où sont tous ces docteurs‖ qu’une foule si grandeRendoit à tes yeux même‖ autrefois si fameux ?Un autre tient leur place,‖ un autre a leur prébende,Sans qu’aucun te demandeUn souvenir pour eux.

Tant qu’a duré leur vie,‖ ils sembloient quelque chose ;Il semble après leur mort‖ qu’ils n’ont jamais été :Leur mémoire avec eux‖ sous leur tombe est enclose ;Avec eux y reposeToute leur vanité.

Ainsi passe la gloire‖ où le savant aspire,S’il n’a mis son étude‖ à se justifier :C’est là le seul emploi‖ qui laisse lieu d’en direQu’il avoit su bien lireEt bien étudier.

Mais au lieu d’aimer Dieu,‖ d’agir pour son service,L’éclat d’un vain savoir‖ à toute heure éblouit,Et fait suivre à toute heure‖ un brillant artificeQui mène au précipice,Et là s’évanouit.

Du seul desir d’honneur‖ notre âme est enflammée :Nous voulons être grands‖ plutôt qu’humbles de cœur ;Et tout ce bruit flatteur‖ de notre renommée,Comme il n’est que fumée,Se dissipe en vapeur.

La grandeur véritable‖ est d’une autre nature :C’est en vain qu’on la cherche‖ avec la vanité ;Celle d’un vrai chrétien,‖ d’une âme toute pure,Jamais ne se mesureQue sur sa charité.

Vraiment grand est celui‖ qui dans soi se ravale,Qui rentre en son néant‖ pour s’y connoître bien,Qui de tous les honneurs‖ que l’univers étaleCraint la pompe fatale,Et ne l’estime à rien.

Vraiment sage est celui‖ dont la vertu resserreAutour du vrai bonheur‖ l’essor de son esprit,Qui prend pour du fumier‖ les choses de la terre,Et qui se fait la guerrePour gagner Jésus-Christ.

Et vraiment docte enfin‖ est celui qui préfèreÀ son propre vouloir‖ le vouloir de son Dieu,Qui cherche en tout, partout,‖ à l’apprendre, à le faire,Et jamais ne diffèreNi pour temps ni pour lieu.

Versification

Forme
35 quintils (quintils)
Rimes
35(abaab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (105 de 12, 70 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
35 quintils
Mots à la rime
a même / suprême / emblème féminine, classiqueb plaît / est masculine, classiquea images / nuages / ombrages féminine, classiqueb d’assuré / éclairé masculine, classiquea dispute / persécute / n’impute féminine, classiqueb déçu / su masculine, classiquea foiblesse / cesse / l’espèce féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea curieuses / ambitieuses / dangereuses féminine, classiqueb frappé / développé masculine, classiquea causes / encloses / choses féminine, classiqueb lui / l’appui masculine, classiquea défendre / l’entendre / comprendre féminine, classiqueb l’assiéger / juger masculine, classiquea immuable / inébranlable / stable féminine, classiqueb tout / bout masculine, classiquea soupire / lire / dire féminine, classiqueb nœuds / veux masculine, classiquea prudence / présence / silence féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquea ramène / certaine / peine féminine, classiqueb objets / sujets masculine, classiquea entières / lumières / matières féminine, classiqueb sens / puissants masculine, classiquea pacifique / pratique / unique féminine, classiqueb dissipé / occupé masculine, classiquea soi-même / suprême / diadème féminine, classiqueb chercher / attacher masculine, classiquea cause / dispose / propose féminine, classiqueb transports / dehors masculine, classiquea rapide / guide / bride féminine, classiqueb desirs / plaisirs masculine, classiquea force / divorce / amorce féminine, classiqueb vigueur / cœur masculine, classiquea pensée / empressée / intéressée féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea vie / d’envie / suivie féminine, classiqueb haut / défaut masculine, classiquea pures / obscures / peintures féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquea haine / humaine / vaine féminine, classiqueb certain / soudain masculine, classiquea science / conscience / impatience féminine, classiqueb blâmer / estimer masculine, classiquea conduite / séduite / suite féminine, classiqueb bruit / fruit masculine, classiquea diligence / intelligence / science féminine, classiqueb vertu / battu masculine, classiquea mystères / austères / monastères féminine, classiqueb renversement / relâchement masculine, classiquea conte / monte / honte féminine, classiqueb fait / effet masculine, classiquea grande / prébende / demande féminine, classiqueb fameux / eux masculine, classiquea chose / enclose / repose féminine, classiqueb été / vanité masculine, classiquea aspire / dire / lire féminine, classiqueb justifier / étudier masculine, classiquea service / artifice / précipice féminine, classiqueb éblouit / s’évanouit masculine, classiquea enflammée / renommée / fumée féminine, classiqueb cœur / vapeur masculine, classiquea nature / pure / mesure féminine, classiqueb vanité / charité masculine, classiquea ravale / étale / fatale féminine, classiquea resserre / terre / guerre féminine, classiqueb esprit / Jésus-Christ masculine, classiquea préfère / faire / diffère féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

175 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources