Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Iii
Qu’il faut écouter la parole de Dieu avec humilité.
Écoute donc, mon fils,‖ écoute mes paroles :Elles ont des douceurs‖ qu’on ne peut concevoir ;Elles passent de loin‖ cet orgueilleux savoirQue la philosophie‖ étale en ses écoles ;Elles passent de loin‖ ces discours éclatantsQui semblent dérober‖ à l’injure des tempsCes fantômes pompeux‖ de sagesse mondaine :Elles ne sont que vie,‖ elles ne sont qu’esprit ;Mais la témérité‖ de la prudence humaineJamais ne les comprit.
N’en juge point par là :‖ leur goût deviendroit fade,Si tu les confondois‖ avec ce vil emploi,Ou si ta complaisance‖ amoureuse de toiN’avoit autre dessein‖ que d’en faire parade.Ces sources de lumière‖ et de sincéritéDédaignent tout mélange‖ avec la vanité,Et veulent de ton cœur‖ les respects du silence :Tu les dois recevoir‖ avec soumission,Et n’en peux profiter‖ que par la violenceDe ton affection.
Heureux l’homme dont la ferveurObtient de toi‖ cette haute faveurQue ta main daigne le conduire !Heureux, ô Dieu,‖ celui-là que ta voixElle-même prend soin d’instruireDu saint usage de tes lois !
Cet inépuisable secoursAdoucira‖ pour lui ces mauvais joursOù tu t’armeras du tonnerre :Il verra lors‖ son bonheur dévoilé,Et tant qu’il vivra sur la terre,Il n’y vivra point désolé.
Ma parole instruisoit‖ dès l’enfance du monde :Prophètes, de moi seul‖ vous avez tout appris ;C’est moi dont la chaleur‖ échauffoit vos esprits ;C’est moi qui vous donnois‖ cette clarté féconde.J’éclaire et parle encore‖ à tous incessamment,Et je vois presque en tous‖ un même aveuglement,Je trouve presque en tous‖ des surdités pareilles :Si quelqu’un me répond,‖ ce n’est qu’avec langueur,Et l’endurcissement‖ qui ferme les oreillesVa jusqu’au fond du cœur.
Mais ce n’est que pour moi‖ qu’on est sourd volontaire ;Tous ces cœurs endurcis‖ ne le sont que pour moi,Et suivent de leur chair‖ la dangereuse loiBeaucoup plus volontiers‖ que celle de me plaire.Ce que promet le monde‖ est temporel et bas,Ce sont biens passagers,‖ ce sont foibles appas,Et l’on y porte en foule‖ une chaleur avide :Tout ce que je promets‖ est éternel et grand,Et pour y parvenir‖ chacun est si stupideQu’aucun ne l’entreprend.
En peut-on voir un seul‖ qui partout m’obéisseAvec les mêmes soins,‖ avec la même ardeur,Qu’on s’empresse à servir‖ cette vaine grandeurQui fait tourner le monde‖ au gré de son caprice ?« Rougis, rougis, Sidon,‖ « dit autrefois la mer.« Rougis, rougis toi-même,‖ et te laisse enflammer,Te dirai-je à mon tour,‖ d’une sévère honte ; »Et si tu veux savoir‖ pour quel lâche souciJe veux que la rougeur‖ au visage te monte,Écoute, le voici :
Pour un malheureux titre‖ on s’épuise d’haleine,On gravit sur les monts,‖ on s’abandonne aux flots,Et pour gagner au ciel‖ un éternel reposOn ne lève le pied‖ qu’à regret, qu’avec peine.Un peu de revenu‖ fait tondre les cheveux,Chercher sur mes autels‖ les intérêts des vœux,Prendre un habit dévot‖ pour en toucher les gages ;Souvent pour peu de chose‖ on plaide obstinément,Et souvent moins que rien‖ jette les grands couragesDans cet abaissement.
On veut bien travailler‖ et se mettre à tout faire,Joindre aux sueurs du jour‖ les veilles de la nuit,Pour quelque espoir flatteur‖ d’un faux honneur qui fuit,Ou pour quelque promesse‖ incertaine et légère :Cependant pour un prix‖ qu’on ne peut estimer,Pour un bien que le temps‖ ne sauroit consumer,Pour une gloire enfin‖ qui n’aura point de terme,Le cœur est sans desirs,‖ l’œil n’y voit point d’appas,L’esprit est lent et morne,‖ et le pied le plus fermeSe lasse au premier pas.
Rougis donc, paresseux,‖ dont l’humeur délicateTrouve un bonheur si grand‖ à trop haut prix pour toi ;Rougis d’oser t’en plaindre,‖ et d’avoir de l’effroiD’un travail qui te mène‖ où tant de gloire éclate :Vois combien de mondains‖ se font bien plus d’effortPour tomber aux malheurs‖ d’une éternelle mort,Que toi pour t’assurer‖ une vie éternelle ;Et voyant leur ardeur‖ après la vanité,Rougis d’être de glace‖ alors que je t’appelleÀ voir ma vérité.
Encor ces malheureux,‖ malgré toute leur peine,Demeurent quelquefois‖ frustrés de leur espoir :Mes promesses jamais‖ ne surent décevoir,La confiance en moi‖ ne se vit jamais vaine.Tout l’espoir que j’ai fait,‖ je saurai le remplir ;Et tout ce que j’ai dit,‖ je saurai l’accomplir,Sans rien donner pourtant‖ qu’à la persévérance :Je suis de tous les bons‖ le rémunérateur ;Mais je sais fortement‖ éprouver la constanceQu’ils portent dans le cœur.
Ainsi tu dois tenir‖ mes paroles bien chères,Les écrire en ce cœur,‖ souvent les repasser :Quand la tentation‖ viendra t’embarrasser,Elles te deviendront‖ pleinement nécessaires.Tu pourras y trouver‖ quelques obscurités,Et ne connoître pas‖ toutes mes véritésDans ce que t’offrira‖ la première lecture ;Mais ces jours de visite‖ auront un jour nouveau,Qui pour t’en découvrir‖ l’intelligence purePercera le rideau.
Je fais à mes élus‖ deux sortes de visites :L’une par les assauts‖ et par l’adversité,L’autre par ces douceurs‖ que ma bénignitéPour arrhes de ma gloire‖ avance à leurs mérites.Comme je les visite‖ ainsi de deux façons,Je leur fais chaque jour‖ deux sortes de leçons :L’une pour la vertu,‖ l’autre contre le vice.Prends-y garde : quiconque‖ ose les négliger,Par ces mêmes leçons,‖ au jour de ma justice,Il se verra juger.
Oraison pour obtenir de Dieu la grâce de la dévotion.
Quelles grâces, seigneur,‖ ne te dois-je point rendre,À toi, ma seule gloire‖ et mon unique bien ?Mais qui suis-je pour entreprendreD’élever mon esprit‖ jusqu’à ton entretien ?
Je suis un ver de terre,‖ un chétif misérable,Sur qui jamais tes yeux‖ ne devroient s’abaisser,Plus pauvre encor, plus méprisableQu’il n’est en mon pouvoir‖ de dire ou de penser.
Sans toi je ne suis rien,‖ sans toi mon infortuneMe fait de mille maux‖ l’inutile rebut :Je ne puis sans toi chose aucune,Et je n’ai rien sans toi‖ qui serve à mon salut.
C’est toi dont la bonté‖ jusqu’à nous se ravale,Qui tout juste et tout saint‖ peux tout et donnes tout,Et de qui la main libéraleRemplit cet univers‖ de l’un à l’autre bout.
Tu n’en exceptes rien‖ que l’âme pécheresse,Que tu rends toute vide‖ à sa fragilité,Et que ton ire vengeressePunit dès ici-bas‖ par cette inanité.
Daigne te souvenir‖ de tes bontés premières,Toi qui veux que la terre‖ et les cieux en soient pleins,Et remplis-moi de tes lumières,Pour ne point laisser vide‖ une œuvre de tes mains.
Comment pourrai-je ici‖ me supporter moi-même,Dans les maux où je tombe,‖ et dans ceux où je cours,Si par cette bonté suprêmeTu ne fais choir du ciel‖ ta grâce à mon secours ?
Ne détourne donc point‖ les rayons de ta face,Visite-moi souvent‖ dans mes afflictions,Prodigue-moi grâce sur grâce,Et ne retire point‖ tes consolations.
Ne laisse pas mon âme‖ impuissante et languideDans la stérilité‖ que le crime produit,Et telle qu’une terre aride,Qui n’ayant aucune eau,‖ ne peut rendre aucun fruit.
Daigne, seigneur tout bon,‖ daigne m’apprendre à vivreSous les ordres sacrés‖ de ta divine loi,Et quelle route il me faut suivrePour marcher comme il faut‖ humblement devant toi.
Tu peux seul m’inspirer‖ ta sagesse profonde,Toi qui me connoissois‖ avant que m’animer,Et me vis avant que le mondeSortît de ce néant‖ dont tu le sus former.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11(abbaccdede) 2(aabcbc) 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (132 de 12, 19 de 8, 11 de 6, 4 de 10)· profil 6, 8, 6+6, 4+6
- Strophes
- 11 quatrains, 2 dizains
- Mots à la rime
- a paroles / écoles féminine, classiqueb concevoir / savoir masculine, classiquec éclatants / temps masculine, classiqued mondaine / humaine féminine, classiquee qu’esprit / comprit masculine, classiquea fade / parade féminine, classiqueb emploi / toi masculine, classiquec sincérité / vanité masculine, classiqued silence / violence féminine, classiquee soumission / affection masculine, classiquea ferveur / faveur masculine, classiqueb conduire / d’instruire féminine, classiquec voix / lois masculine, classiquea secours / jours masculine, classiqueb tonnerre / terre féminine, classiquec dévoilé / désolé masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb appris / esprits masculine, classiquec incessamment / aveuglement masculine, classiqued pareilles / oreilles féminine, classiquee langueur / cœur masculine, classiquea volontaire / plaire féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquec bas / appas masculine, classiqued avide / stupide féminine, classiquee grand / l’entreprend masculine, classiquea m’obéisse / caprice féminine, classiqueb ardeur / grandeur masculine, classiquec mer / enflammer masculine, classiqued honte / monte féminine, équivalentee souci / voici masculine, classiquea d’haleine / peine féminine, classiqueb flots / repos masculine, classiquec cheveux / vœux masculine, classiqued gages / courages féminine, classiquee obstinément / abaissement masculine, classiquea faire / légère féminine, classiqueb nuit / fuit masculine, classiquec estimer / consumer masculine, classiqued terme / ferme féminine, classiquee d’appas / pas masculine, classiquea délicate / éclate féminine, classiqueb toi / l’effroi masculine, classiquec d’effort / mort masculine, classiqued éternelle / t’appelle féminine, classiquee vanité / vérité masculine, classiquea peine / vaine féminine, classiqueb espoir / décevoir masculine, classiquec remplir / l’accomplir masculine, classiqued persévérance / constance féminine, classiquee rémunérateur / cœur masculine, classiquea chères / nécessaires féminine, classiqueb repasser / t’embarrasser masculine, classiquec obscurités / vérités masculine, classiqued lecture / pure féminine, classiquee nouveau / rideau masculine, classiquea visites / mérites féminine, classiqueb l’adversité / bénignité masculine, classiquec façons / leçons masculine, classiqued vice / justice féminine, classiquee négliger / juger masculine, classiquea rendre / entreprendre féminine, classiqueb bien / entretien masculine, classiquea misérable / méprisable féminine, classiqueb s’abaisser / penser masculine, classiquea infortune / aucune féminine, classiqueb rebut / salut masculine, classiquea ravale / libérale féminine, classiqueb tout / bout masculine, classiquea pécheresse / vengeresse féminine, classiqueb fragilité / inanité masculine, classiquea premières / lumières féminine, classiqueb pleins / mains masculine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb cours / secours masculine, classiquea face / grâce féminine, classiqueb afflictions / consolations masculine, classiquea languide / aride féminine, classiqueb produit / fruit masculine, classiquea vivre / suivre féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb m’animer / former masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
166 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources