Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre l
Comment un homme désolé doit se remettre entre les mains de Dieu.
Qu’à présent, qu’à jamais‖ soit béni ton saint nom ;La chose arrive ainsi‖ que tu l’as résolue :Tu l’as faite, ô mon Dieu !‖ Puisque tu l’as voulue,Et tout ce que tu fais est bon.
Ce n’est pas en autrui,‖ ce n’est pas en soi-mêmeQue doit ton serviteur‖ prendre quelque plaisir,Mais en tous les succès‖ que tu lui veux choisir,Mais en ta volonté suprême.
Toi seul remplis un cœur‖ de vrai contentement,Toi seul de mes travaux‖ es le prix légitime ;Et l’honneur que je cherche‖ et l’espoir qui m’animeEn toi seul ont leur fondement.
Que vois-je en moi, seigneur,‖ qu’y puis-je voir paroîtreQue ce que tu dépars‖ sans l’avoir mérité ?Et ce que donne et fait‖ ta libéralité,N’en es-tu pas toujours le maître ?
Je suis pauvre, fragile,‖ assiégé de malheurs ;Dès mes plus jeunes ans‖ l’angoisse m’environne,Et mon âme aux ennuis‖ quelquefois s’abandonneJusqu’à l’indignité des pleurs.
Souvent même, souvent,‖ au milieu de mes larmes,Ce que je souffre cède‖ à ce que je prévoi,Et d’un triste avenir‖ l’impitoyable effroiMe déchire à force d’alarmes.
Je souhaite ardemment‖ la paix de tes enfantsQu’ici-bas tu nourris‖ de ta vive lumière,Attendant que là-haut‖ ta gloire toute entièreLes rende a jamais triomphants.
Donne-moi cette paix,‖ cette sainte allégresse :Ta louange aisément‖ suivra cette faveur ;Et mes ennuis changés‖ en heureuse ferveurN’auront que des pleurs de tendresse.
Mais si tu te soustrais,‖ comme tu fais souvent,Tu me verras soudain‖ rebrousser en arrière,Et sans pouvoir fournir‖ cette sainte carrière,Gémir ainsi qu’auparavant.
Tu me verras, courbé‖ sous ma propre impuissance,De foiblesse et d’ennui‖ tomber sur mes genoux,Me battre la poitrine,‖ et montrer à grands coupsCombien je souffre en ton absence.
Qu’ils étoient beaux ces jours‖ où sur tous mes travauxTa clarté répandoit‖ ses vives étincelles,Où mon âme, à couvert‖ sous l’ombre de tes ailes,Bravoit les plus rudes assauts !
Maintenant une autre heure‖ aux souffrances m’expose ;Le moment est venu‖ d’éprouver mon amour :Père aimable, il est juste ;‖ et je dois à mon tourEndurer pour toi quelque chose.
De toute éternité‖ tu prévis ce momentQui m’abat au dehors‖ durant un temps qui passe,Pour me faire au dedans‖ revivre dans ta grâce,Et t’aimer éternellement.
Il faut qu’un peu de temps‖ je traîne dans la honteCet objet de mépris‖ et de confusion ;Que je semble tomber‖ à chaque occasionSous la langueur qui me surmonte.
Père saint, tu le veux ;‖ mais ce n’est qu’à desseinQue mon âme avec toi‖ de nouveau se relève,Et que du haut du ciel‖ un nouveau jour achèveDe s’épandre au fond de mon sein.
Ton ordre est accompli,‖ ta volonté suivie :Je souffre, je languis,‖ je vis dans le rebut,Et je prends tous ces maux‖ dont tu me fais le butPour arrhes d’une heureuse vie.
Ce sont traits de ta grâce,‖ et c’est ton amitiéQui donne à tes amis‖ à souffrir pour ta gloire,Et ce qu’ose contre eux‖ la fureur la plus noireMarque un effet de ta pitié.
Toutes les fois qu’ainsi‖ ta bonté se déploie,Ils nomment ces malheurs‖ un bienheureux hasard,Et n’examinent point‖ quelle main les départ,Lorsque la tienne les envoie.
Seigneur, sans ton vouloir‖ rien n’arrive ici-bas :Il fait la pauvreté‖ comme il fait l’abondance ;Et les raisons de tout‖ sont en ta providence,Que ce grand tout suit pas à pas.
Il est juste, il est bon‖ qu’ainsi tu m’humilies,Pour m’apprendre à marcher‖ sous tes enseignements,Et bannir de mon cœur‖ les vains emportementsDe mes orgueilleuses folies.
Il m’est avantageux‖ que mon front soit couvertD’une confusion‖ qui vers toi me rappelle,Pour chercher mon refuge‖ en ta main paternelle,Plutôt qu’en l’homme qui me perd.
J’en apprends à trembler‖ sous l’abîme inscrutableQue présente à mes yeux‖ ton profond jugement,Lorsque je vois ton bras‖ frapper égalementSur le juste et sur le coupable.
Bien que d’abord cet ordre‖ ait de quoi m’étonner,Il est l’équité même‖ et la même justice,Puisqu’il afflige l’un‖ pour hâter son supplice,Et l’autre pour le couronner.
Quelles grâces, seigneur,‖ ne te dois-je point rendreDe ne m’épargner point‖ les grâces des travaux,Et de me prodiguer‖ l’amertume des mauxDont le vrai bien se doit attendre !
Ces maux, à pleines mains‖ sur ma tête versés,À l’esprit comme au corps‖ font sentir leurs atteintes,Et dedans et dehors‖ je porte les empreintesDes carreaux que tu m’as lancés.
L’angoisse et les douleurs‖ deviennent mon partage,Sans que rien sous le ciel‖ m’en puisse consoler :Toi seul les adoucis,‖ toi seul y sais mêlerCe qui me soutient le courage.
Céleste médecin‖ de ceux que tu chéris,Ainsi jusqu’aux enfers‖ tu mènes et ramènes ;Tu nous ouvres le ciel‖ par l’essai de leurs gênes ;Tu blesses, et puis tu guéris.
Étends sur moi, seigneur,‖ étends ta discipline ;Décoche ces doux traits‖ de ta sévérité,Qui servent de remède‖ à la fragilitéPar leur instruction divine.
Me voici, père aimé,‖ prêt à les recevoir :Je m’incline et m’abats‖ sous ta main amoureuse ;Fais-lui prendre à ton gré‖ ta verge rigoureuseQui me rejette en mon devoir.
Ce corps bouffi d’orgueil,‖ cette âme ingrate et vaine,De leur propre vouloir‖ courbent sous le fardeau ;Frappe, et redresse-les‖ au juste et droit niveauDe ta volonté souveraine.
Fais de moi ton disciple‖ humble, dévot, soumis,Comme, quand il te plaît,‖ ta coutume est d’en faire,Afin que tous mes pas‖ n’aillent qu’à satisfaireÀ ce que tu m’auras commis.
Une seconde fois‖ frappe, je t’en convie,Je me remets entier‖ sous ta correction :Elle est ici l’effet‖ de ta dilection,Et de ta haine en l’autre vie.
Ne la réserve pas‖ à ce long avenir :Tu vois au fond du cœur‖ jusqu’à la moindre tache,Et dans la conscience‖ il n’est rien qui te cacheCe que ta bonté doit punir.
Tu vois nos lâchetés‖ avant qu’elles arrivent,Et tu n’as point besoin‖ qu’aucun te donne avisNi de quelle façon‖ tes ordres sont suivis,Ni de quel air les hommes vivent.
Tu sais, et mieux que moi,‖ quelles impressionsMe peuvent avancer‖ en ton divin service,Et combien est puissante‖ à dérouiller le viceL’aigreur des tribulations.
Ne dédaigne donc pas‖ cette âme pécheresse,Toi qui vois mieux que tous‖ son foible et son secret :Fais-la se conformer‖ à l’aimable décretDe ton éternelle sagesse.
Fais-moi savoir, seigneur,‖ ce que je dois savoir,Fais-moi ne rien aimer‖ que ce qu’il faut que j’aime,Louer tout ce qui plaît‖ à ta bonté suprême,Et qui remplit un saint devoir.
Fais-moi n’estimer rien‖ en toute la natureQue ce qui devant toi‖ conserve quelque prix ;Fais-moi ne rien blâmer‖ que ce qu’à tes méprisExpose sa propre souillure.
Ne me laisse juger‖ biens ni maux apparentsPar cet extérieur‖ qui n’a rien de solide,Et ne souffre jamais‖ que mon âme en décideSur le rapport des ignorants.
Fais-moi d’un jugement‖ simple, mais véritable,Discerner le visible‖ et le spirituel,Et rechercher surtout‖ d’un soin continuelCe que veut ton ordre adorable.
Souvent le sens humain,‖ d’erreurs enveloppé,Précipite avec lui‖ la prudence déçue,Et l’amour qui s’attache‖ à ce qu’offre la vueEst encor plus souvent trompé.
De quoi nous peut servir‖ l’éloge qui nous flatte ?Pour être mis plus haut‖ en devient-on meilleur ?Et reçoit-on son prix‖ de la vaine couleurDont une fausse gloire éclate ?
Je dois fuir qui m’en donne,‖ ou ne le regarderQue comme un abuseur‖ qui séduit ce qu’il loue,Un infirme insolent‖ qui d’un foible se joue,Un aveugle qui veut guider.
La louange mal due‖ aussi bien n’est qu’un conteQue le peu de mérite‖ en soi-même dédit,Et qui donne au dehors‖ beaucoup moins de créditQu’au dedans il ne fait de honte.
Il faut donc s’en défendre‖ à toute heure, en tous lieux,Puisqu’aucun après tout‖ n’est ni grand ni louable,Si l’humble Saint François‖ en peut être croyable,Qu’autant qu’il l’est devant tes yeux.
Versification
- Forme
- 45 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 45(abba)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (135 de 12, 45 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 45 quatrains
- Mots à la rime
- a nom / bon masculine, classiqueb résolue / voulue féminine, classiquea soi-même / suprême féminine, classiqueb plaisir / choisir masculine, classiquea contentement / fondement masculine, classiqueb légitime / m’anime féminine, classiquea paroître / maître féminine, classiqueb mérité / libéralité masculine, classiquea malheurs / pleurs masculine, classiqueb m’environne / s’abandonne féminine, classiquea larmes / d’alarmes féminine, classiqueb prévoi / effroi masculine, classiquea enfants / triomphants masculine, classiqueb lumière / entière féminine, classiquea allégresse / tendresse féminine, classiqueb faveur / ferveur masculine, classiquea souvent / qu’auparavant masculine, classiqueb arrière / carrière féminine, classiquea impuissance / absence féminine, classiqueb genoux / coups masculine, classiquea travaux / assauts masculine, classiqueb étincelles / ailes féminine, classiquea m’expose / chose féminine, classiqueb amour / tour masculine, classiquea moment / éternellement masculine, classiqueb passe / grâce féminine, classiquea honte / surmonte féminine, classiqueb confusion / occasion masculine, classiquea dessein / sein masculine, classiqueb relève / achève féminine, classiquea suivie / vie féminine, classiqueb rebut / but masculine, classiquea amitié / pitié masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea déploie / envoie féminine, classiqueb hasard / départ masculine, classiquea ici-bas / pas masculine, classiqueb l’abondance / providence féminine, classiquea m’humilies / folies féminine, classiqueb enseignements / emportements masculine, classiquea couvert / perd masculine, classiqueb rappelle / paternelle féminine, classiquea inscrutable / coupable féminine, classiqueb jugement / également masculine, classiquea m’étonner / couronner masculine, classiqueb justice / supplice féminine, classiquea rendre / attendre féminine, classiqueb travaux / maux masculine, classiquea versés / lancés masculine, classiqueb atteintes / empreintes féminine, classiquea partage / courage féminine, classiqueb consoler / mêler masculine, classiquea chéris / guéris masculine, classiqueb ramènes / gênes féminine, classiquea discipline / divine féminine, classiqueb sévérité / fragilité masculine, classiquea recevoir / devoir masculine, classiqueb amoureuse / rigoureuse féminine, classiquea vaine / souveraine féminine, classiqueb fardeau / niveau masculine, classiquea soumis / commis masculine, classiqueb faire / satisfaire féminine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb correction / dilection masculine, classiquea avenir / punir masculine, classiqueb tache / cache féminine, classiquea arrivent / vivent féminine, classiqueb avis / suivis masculine, classiquea impressions / tribulations masculine, classiqueb service / vice féminine, classiquea pécheresse / sagesse féminine, classiqueb secret / décret masculine, classiquea savoir / devoir masculine, classiqueb j’aime / suprême féminine, classiquea nature / souillure féminine, classiqueb prix / mépris masculine, classiquea apparents / ignorants masculine, classiqueb solide / décide féminine, classiquea véritable / adorable féminine, classiqueb spirituel / continuel masculine, classiquea enveloppé / trompé masculine, classiqueb déçue / vue féminine, classiquea flatte / éclate féminine, classiqueb meilleur / couleur masculine, classiquea regarder / guider masculine, classiqueb loue / joue féminine, classiquea conte / honte féminine, classiqueb dédit / crédit masculine, classiquea lieux / yeux masculine, classiqueb louable / croyable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources