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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Xlix

Du desir de la vie éternelle, et combien d’avantages sont promis à ceux qui combattent.

Pierre Corneille· 19 dizains, alexandrins, 190 vers

Lorsque tu sens, mon fils,‖ s’allumer dans ton cœurUn desir amoureux‖ de la béatitude,Qu’il soupire après moi‖ d’une douce langueur,Pour me voir sans ombrage‖ et sans vicissitude ;Quand tu le sens pousser‖ d’impatients transportsPour se voir affranchi‖ de la prison du corps,Et contempler de près‖ mes clartés infinies :Ouvre ton âme entière‖ à cette ambition,Et porte de ce cœur‖ les forces réuniesÀ ce que veut de toi‖ cette inspiration.

Surtout, quand tu reçois‖ cet amoureux desir,Souviens-toi de m’en rendre‖ un million de grâces,À moi dont la bonté‖ daigne ainsi te choisir,Te daigne ainsi tirer‖ d’entre les âmes basses.C’est moi dont la clémence‖ abaisse ma grandeurJusqu’à te visiter,‖ et faire cette ardeurQui jusque dans ton sein‖ de là-haut s’est coulée ;C’est moi qui jusqu’à moi‖ t’élève et te soutiens,De peur que par ton poids‖ ton âme ravaléeN’embrasse, au lieu de moi,‖ la terre dont tu viens.

Ni tes efforts d’esprit,‖ ni ceux de ta ferveurN’enfantent ce desir‖ qu’il me plaît de produire :Il est un pur effet‖ de ma haute faveur,De mon aspect divin‖ qui sur toi daigne luire.Sers-t’en pour t’avancer‖ avec facilitéAu chemin des vertus‖ et de l’humilité ;Fais qu’aux plus grands combats‖ sans peine il te prépare ;Fais que jusqu’en mon sein‖ il te puisse ravir,Qu’il t’y puisse attacher‖ sans que rien t’en sépare,Ni refroidisse en toi‖ l’ardeur de me servir.

Le feu brûle aisément,‖ mais il est malaiséQue sa pointe aille haut‖ sans un peu de fumée :Ainsi de quelques-uns‖ le zèle est embrasé,En qui l’impureté‖ n’est pas bien consumée.Un reste mal détruit‖ de leurs engagementsAttiédit la chaleur‖ des bons élancementsSous les tentations‖ que la chair leur suggère ;Et ces vœux qu’à toute heure‖ ils m’offrent en tributNe sont pas tous conçus‖ purement pour me plaire,N’ont pas tous mon honneur‖ pour leur unique but.

Les tiens mêmes, les tiens,‖ dont l’importunitéAvec tant de chaleur‖ souvent me sollicite,Et presse les effets‖ de ma bénignitéPar le sincère aveu‖ de ton peu de mérite :Tes vœux, dis-je, souvent,‖ sans s’en apercevoir,Couvrant ton intérêt‖ de cet humble devoir,Cherchent ta propre joie,‖ aussi bien que ma gloire,Et ce peu qui s’y joint‖ de propre affectionLeur imprime aussitôt‖ une tache assez noirePour les tenir bien loin‖ de la perfection.

Demande donc, mon fils,‖ demande fortement,Non ce qui t’est commode‖ et te doit satisfaire,Mais un succès pour moi,‖ mais un événementQui me soit glorieux‖ et digne de me plaire.Si d’un esprit bien sain‖ tu sais régler tes vœux,Tu sauras les soumettre‖ à tout ce que je veux,Sans rien considérer‖ de ce que tu desires,Et préférer si bien‖ mon ordre à ton desir,Que tu ne parles plus,‖ ni penses, ni respires,Que pour suivre le choix‖ de mon seul bon plaisir.

Je sais de ce desir‖ quel est le digne objet,À gémir si souvent‖ je vois ce qui t’engage,Et comme tes soupirs‖ ne vont pas sans sujet,J’entends du haut du ciel‖ leur plus secret langage.Un dédain de la terre,‖ une sainte fiertéTe voudroient déjà voir‖ dans cette libertéQu’assure à mes élus‖ le séjour de la gloire :Il charme ton esprit‖ ici-bas captivé,Et sera quelque jour‖ le prix de ta victoire ;Mais le temps, ô mon fils,‖ n’en est pas arrivé.

Avant ce temps heureux‖ un autre est à passer,Un temps tout de combats,‖ et tout d’inquiétudes,Un temps où les travaux‖ ne doivent point cesser,Un temps plein de malheurs,‖ et d’épreuves bien rudes.Tu languis cependant,‖ et tes ardents souhaitsPour le bien souverain,‖ pour la céleste paix,Ont une impatience,‖ ont une soif extrême :Tu ne peux pas sitôt‖ atteindre où tu prétends ;Prie, espère, attends-moi,‖ je suis ce bien suprême,Mais mon royaume enfin‖ ne viendra qu’en son temps.

Il faut encore en terre‖ éprouver ta vertu ;Il faut sous mille essais‖ encor que tu soupires ;Je saurai consoler‖ ton esprit abattu,Mais non pas à ton choix,‖ ni tant que tu desires.Montre un courage ferme‖ à ce qui vient s’offrir,Soit qu’il faille embrasser,‖ soit qu’il faille souffrirDes choses où tu sens‖ la nature contraire :Revêts un nouvel homme‖ et dépouille le vieux,Et pour faire souvent‖ ce que tu hais à faire,Et pour quitter souvent‖ ce qui te plaît le mieux.

Tu pourras à toute heure‖ être mal satisfaitDes inégalités‖ dont la vie est semée :Tous les projets d’un autre‖ auront leur plein effet,Tandis que tous les tiens‖ s’en iront en fumée ;Tu verras applaudir‖ à tout son entretien,Et ta voix à ses yeux‖ n’être comptée à rien,Quoiqu’à ton sentiment‖ on dût la préférence ;Tu verras sa demande‖ aisément parvenirAux plus heureux succès‖ qui flattent l’espérance,Et tu demanderas‖ sans pouvoir obtenir.

Des autres le grand nom‖ sans mérite ennobliAura ce qui t’est dû‖ de gloire et de louange,Cependant que le tien‖ traînera dans l’oubli,S’il ne tombe assez bas‖ pour traîner dans la fange ;Ainsi que dans l’estime‖ ils seront dans l’emploi,Et l’injuste mépris‖ que l’on aura pour toiTe fera réputer‖ serviteur inutile :L’orgueil de la nature‖ en voudra murmurer,Et ce sera beaucoup,‖ si ton esprit docilePeut apprendre à se taire‖ et toujours endurer.

C’est par là, mon enfant,‖ qu’ici-bas il me plaîtD’éprouver jusqu’au bout‖ le cœur du vrai fidèle,Pour voir comme il renonce‖ à son propre intérêt,Comme il sait rompre en tout‖ la pente naturelle.Voir arriver sans trouble‖ et supporter sans bruitTout ce qu’obstinément‖ ta volonté refuit,T’imputer à bonheur‖ tout ce qui t’importune,C’est le dernier effort‖ d’un courage fervent,Et tu ne verras point‖ qu’aucune autre infortuneT’oblige à te mieux vaincre,‖ ou mourir plus avant.

Surtout il t’est bien dur‖ qu’on te veuille ordonnerCe qui semble à tes yeux‖ une injustice extrême,Ce qui n’est bon à rien,‖ ce qu’on peut condamnerAinsi qu’un attentat‖ contre la raison même.À cause que tu vis‖ sous le pouvoir d’autrui,Il te faut, malgré toi,‖ prendre la loi de lui,Obéir à son ordre,‖ et suivre son empire ;Et c’est là ce qui fait‖ tes plus cruels tourments,Quand tu sens ta raison‖ puissamment contredire,Et qu’il faut accepter‖ de tels commandements.

Mais ne pense pas tant‖ à l’excès de ces maux,Que tu ne puisses voir‖ qu’un moment les termine,Que leur fruit passe enfin‖ la grandeur des travaux,Et que la récompense‖ en est toute divine.Au lieu de t’être à charge,‖ au lieu de t’accabler,Ils sauront faire naître,‖ ils sauront redoublerLa douceur nécessaire‖ à soulager ta peine ;Et ce moment d’effort‖ dessus ta volontéLa rendra dans le ciel‖ à jamais souveraineSur l’infini trésor‖ de toute ma bonté.

Dans ces palais brillants‖ que moi seul je remplis,Tu trouveras sans peine‖ en moi seul toutes choses,Tu verras tes souhaits‖ aussitôt accomplis,Tu tiendras en ta main‖ quoi que tu te proposes.Toutes sortes de biens‖ avec profusionY naîtront d’une heureuse‖ et claire vision,Sans crainte que le temps‖ les change ou les enlève ;Ton vouloir et le mien‖ n’y seront qu’un vouloir,Et tu n’y voudras rien‖ qui hors de moi s’achève,Ni dont ton intérêt‖ s’ose seul prévaloir.

Là personne à tes vœux‖ ne viendra résister ;Personne contre toi‖ ne formera de plainte ;Tu n’y trouveras point‖ d’obstacle à surmonter ;Tu n’y rencontreras‖ aucun sujet de crainte.Les objets desirés‖ s’offrants tout à la foisN’y balanceront point‖ ton amour ni ton choixSur les ébranlements‖ de ton âme incertaine :Tu posséderas tout‖ sans besoin de choisir,Et tu t’abîmeras‖ dans l’abondance pleine,Sans que la plénitude‖ émousse le desir.

Là ma main libérale,‖ épanchant le bonheur,De tous maux en tous biens‖ fera d’entiers échanges :Pour l’opprobe souffert‖ je rendrai de l’honneur,Pour le blâme et l’ennui,‖ d’immortelles louanges.L’humble ravalement‖ jusques au dernier lieu,Relevé sur un trône‖ au royaume de Dieu,De ses submissions‖ recevra la couronne ;L’aveugle obéissance‖ aura ses dignes fruits,Et les gênes qu’ici‖ la pénitence donneT’en feront là goûter‖ qu’elles auront produits.

Range-toi donc, mon fils,‖ sous le vouloir de tous,Par une humilité‖ de jour en jour plus grande ;Trouve tout de leur part‖ juste, facile, doux,Et n’examine point‖ qui parle ou qui commande :Que ce soit ton sujet,‖ ton maître, ou ton égal,Qu’il te veuille du bien,‖ ou te veuille du mal,Reçois à cœur ouvert‖ son ordre, ou sa prière ;Entends même un coup d’œil,‖ quand il s’adresse à toi ;Porte à l’exécuter‖ une franchise entière,Et t’en fais aussitôt‖ une immuable loi.

Que d’autres à leur gré‖ sur différents objetsAttachent des desirs‖ que le succès avoue ;Qu’ils fassent vanité‖ de tels ou tels projets ;Que mille et mille fois‖ le monde les en loue :Toi, mets toute ta joie‖ à souffrir les mépris ;En mon seul bon plaisir‖ unis tous tes esprits ;Que de mon seul honneur‖ ton âme soit ravie ;Et souhaite surtout‖ avec sincéritéQue soit que je t’envoie‖ ou la mort ou la vie,En tout ce que tu fais‖ mon nom soit exalté.

Versification

Forme
19 dizains (dizains)
Rimes
19(ababccdede)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 dizains
Mots à la rime
a cœur / langueur masculine, classiqueb béatitude / vicissitude féminine, classiquec transports / corps masculine, classiqued infinies / réunies féminine, classiquee ambition / inspiration masculine, classiquea desir / choisir masculine, classiqueb grâces / basses féminine, classiquec grandeur / ardeur masculine, classiqued coulée / ravalée féminine, classiquee soutiens / viens masculine, classiquea ferveur / faveur masculine, classiqueb produire / luire féminine, classiquec facilité / l’humilité masculine, classiqued prépare / sépare féminine, classiquee ravir / servir masculine, classiquea malaisé / embrasé masculine, classiqueb fumée / consumée féminine, classiquec engagements / élancements masculine, classiqued suggère / plaire féminine, classiquee tribut / but masculine, classiquea l’importunité / bénignité masculine, classiqueb sollicite / mérite féminine, classiquec apercevoir / devoir masculine, classiqued gloire / noire féminine, classiquee affection / perfection masculine, classiquea fortement / événement masculine, classiqueb satisfaire / plaire féminine, classiquec vœux / veux masculine, classiqued desires / respires féminine, classiquee desir / plaisir masculine, classiquea objet / sujet masculine, classiqueb t’engage / langage féminine, classiquec fierté / liberté masculine, classiqued gloire / victoire féminine, classiquee captivé / arrivé masculine, classiquea passer / cesser masculine, classiqueb d’inquiétudes / rudes féminine, classiquec souhaits / paix masculine, classiqued extrême / suprême féminine, classiquee prétends / temps masculine, classiquea vertu / abattu masculine, classiqueb soupires / desires féminine, classiquec s’offrir / souffrir masculine, classiqued contraire / faire féminine, classiquee vieux / mieux masculine, classiquea satisfait / effet masculine, classiqueb semée / fumée féminine, classiquec entretien / rien masculine, classiqued préférence / l’espérance féminine, classiquee parvenir / obtenir masculine, classiquea ennobli / l’oubli masculine, classiqueb louange / fange féminine, classiquec l’emploi / toi masculine, classiqued inutile / docile féminine, classiquee murmurer / endurer masculine, classiquea plaît / intérêt masculine, classiqueb fidèle / naturelle féminine, classiquec bruit / refuit masculine, classiqued t’importune / infortune féminine, classiquee fervent / avant masculine, classiquea ordonner / condamner masculine, classiqueb extrême / même féminine, classiquec d’autrui / lui masculine, classiqued empire / contredire féminine, classiquee tourments / commandements masculine, classiquea maux / travaux masculine, classiqueb termine / divine féminine, classiquec t’accabler / redoubler masculine, classiqued peine / souveraine féminine, classiquee volonté / bonté masculine, classiquea remplis / accomplis masculine, classiqueb choses / proposes féminine, classiquec profusion / vision masculine, classiqued enlève / s’achève féminine, classiquee vouloir / prévaloir masculine, classiquea résister / surmonter masculine, classiqueb plainte / crainte féminine, classiquec fois / choix masculine, classiqued incertaine / pleine féminine, classiquee choisir / desir masculine, classiquea bonheur / l’honneur masculine, classiqueb échanges / louanges féminine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiqued couronne / donne féminine, classiquee fruits / produits masculine, classiquea tous / doux masculine, classiqueb grande / commande féminine, classiquec égal / mal masculine, classiqued prière / entière féminine, classiquee toi / loi masculine, classiquea objets / projets masculine, classiqueb avoue / loue féminine, classiquec mépris / esprits masculine, classiqued ravie / vie féminine, classiquee sincérité / exalté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

190 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources