Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième
Chapitre Lii
Que l’homme ne se doit point estimer digne de consolation, mais plutôt de chatiment.
Seigneur, si je m’arrête‖ au peu que je mérite,Je ne puis espérer‖ tes consolations,Ni que du haut du ciel‖ ta secrète visiteDaigne adoucir l’aigreur‖ de mes afflictions.
Je n’en fus jamais digne,‖ et lorsque tu me laissesDénué, pauvre, infirme,‖ impuissant, éperdu,Tu ne fais que justice‖ à mes lâches foiblesses,Et ce triste abandon‖ me rend ce qui m’est dû.
Quand de tout mon visage‖ un océan de larmesPourroit à gros torrents‖ incessamment couler,Je n’aurois aucun droit‖ au moindre de ces charmesQue versent tes bontés‖ quand tu viens consoler.
Après m’être noirci‖ d’un million d’offenses,M’être fait un rebelle‖ à tes commandements,Tu ne me peux devoir‖ pour justes récompensesQue d’âpres coups de fouet,‖ et de longs châtiments.
Je l’avoue à ma honte ;‖ et plus je m’examine,Plus je découvre en moi‖ cette indigne noirceur,Qui ne peut mériter‖ de ta faveur divineNi le moindre secours,‖ ni la moindre douceur.
Mais toi, dont la bonté‖ passe toute mesureÀ prodiguer les biens‖ dont ses trésors sont pleins,Et qui dans cette indigne‖ et vile créatureConsidères encor‖ l’ouvrage de tes mains ;
Toi, qui ne veux jamais‖ que tes œuvres périssent,Tu ne regardes point‖ ce que j’ai mérité,Et de ces grands vaisseaux‖ qui jamais ne tarissentTu fais couler les dons‖ de ta bénignité.
Tu les répands sur moi,‖ seigneur ; tu me consoles,Non pas à la façon‖ des hommes tels que nous :Leurs consolations‖ se bornent aux paroles ;Les tiennes ont l’effet‖ aussi prompt qu’il est doux.
Que t’ai-je fait, ô Dieu,‖ daigne que ta clémenceM’envoie ainsi d’en haut‖ un céleste rayon ?Et qui me fait ainsi‖ jouir de ta présence,Moi qui ne me souviens‖ d’avoir rien fait de bon ?
Je force ma mémoire‖ à retracer ma vie,Et n’y vois que désordre‖ et que déréglement,Qu’une pente au péché‖ honteusement suivie,Qu’une morne langueur‖ pour mon amendement.
C’est une vérité‖ que je ne te puis taire ;Et si mon impudence‖ osoit la dénier,Tes yeux me convaincroient‖ aussitôt du contraire,Sans qu’aucun entreprît‖ de me justifier.
Qu’ai-je pu mériter‖ par cet amour du vice,Que d’être mis au rang‖ des plus grands criminels ?Et si tu fais agir‖ seulement ta justice,Qu’aura-t-elle pour moi‖ que des feux éternels ?
Je ne suis digne au plus‖ que de voir sur ma faceL’opprobre et le mépris‖ rejaillir à grands flots ;Et c’est injustement‖ que j’occupe une placeDans cette maison sainte‖ où vivent tes dévots.
Je veux bien contre moi‖ rendre ce témoignage,Quelque dur qu’il me soit‖ d’entendre ce discours,Afin que ta pitié‖ plus aisément s’engageÀ remettre mon crime‖ et me prêter secours.
Tout confus que je suis‖ de me voir si coupable,Que dirai-je, sinon :‖ « j’ai péché, mon sauveur,J’ai péché ; mais pardonne,‖ et d’un œil pitoyableRegarde un criminel‖ qui demande faveur ;
« Ne la refuse pas‖ aux peines que j’endure,Et laisse-moi du moins‖ plaindre un peu mes douleurs,Avant que je descende‖ en cette terre obscure,Qu’enveloppe la mort‖ de ses noires couleurs ? »
Ce que tu veux surtout‖ d’une âme ensevelieDans cette juste horreur‖ que lui fait son péché,C’est que le cœur se brise,‖ et qu’elle s’humilieSous le saint repentir‖ dont ce cœur est touché.
Cette contrition‖ humble, sincère, vraie,Autorise l’espoir‖ du pardon attendu,Calme si bien l’esprit,‖ ferme si bien sa plaie,Que ta grâce lui rend‖ ce qu’il avoit perdu.
C’est une sauvegarde‖ à l’âme pénitenteContre l’ire future‖ et l’effroyable jour :Dieu vient au-devant d’elle,‖ et remplit son attentePar un baiser de paix‖ qui rejoin leur amour.
C’est, ô Dieu tout-puissant,‖ c’est l’heureux sacrificeQu’accepte à bras ouverts‖ ton immense grandeur ;Et tout l’encens du monde‖ offert à ta justiceN’a point de quoi répandre‖ une si douce odeur.
C’est l’onguent précieux,‖ c’est le nard dont toi-mêmeAs voulu qu’ici-bas‖ l’homme embaumât tes pieds ;Et jamais on n’a vu‖ que ta bonté suprêmeAit dédaigné les vœux‖ des cœurs humiliés.
C’est l’asile assuré‖ contre la fière audaceDont nos vieux ennemis‖ osent nous assaillir ;Par là de tout l’impur‖ la souillure s’efface ;Par là nous dépouillons‖ tout ce qui fait faillir.
Versification
- Forme
- 22 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 22(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 22 quatrains
- Mots à la rime
- a mérite / visite féminine, classiqueb consolations / afflictions masculine, classiquea laisses / foiblesses féminine, classiqueb éperdu / dû masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb couler / consoler masculine, classiquea d’offenses / récompenses féminine, classiqueb commandements / châtiments masculine, classiquea m’examine / divine féminine, classiqueb noirceur / douceur masculine, classiquea mesure / créature féminine, classiqueb pleins / mains masculine, classiquea périssent / tarissent féminine, classiqueb mérité / bénignité masculine, classiquea consoles / paroles féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea clémence / présence féminine, classiqueb rayon / bon masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb déréglement / amendement masculine, classiquea taire / contraire féminine, classiqueb dénier / justifier masculine, classiquea vice / justice féminine, classiqueb criminels / éternels masculine, classiquea face / place féminine, classiqueb flots / dévots masculine, classiquea témoignage / s’engage féminine, classiqueb discours / secours masculine, classiquea coupable / pitoyable féminine, classiqueb sauveur / faveur masculine, classiquea j’endure / obscure féminine, classiqueb douleurs / couleurs masculine, classiquea ensevelie / s’humilie féminine, classiqueb péché / touché masculine, classiquea vraie / plaie féminine, classiqueb attendu / perdu masculine, classiquea pénitente / attente féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea sacrifice / justice féminine, classiqueb grandeur / odeur masculine, classiquea toi-même / suprême féminine, classiqueb pieds / humiliés masculine, classiquea audace / s’efface féminine, classiqueb assaillir / faillir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources