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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Imitation De Jésus-Christ, 1656· Livre troisième

Chapitre Liii

Que la grace de Dieu est incompatible avec le gout des choses terrestres.

Pierre Corneille· 12 huitains, alexandrins et octosyllabes, 96 vers

Ma grâce est précieuse,‖ et l’impur alliageDes attraits du dehors‖ et des plaisirs mondains,Ces douceurs dont la terre‖ empoisonne un courage,Sont l’éternel objet‖ de ses justes dédains :Elle n’en souffre point‖ l’injurieux mélange,Et depuis qu’avec elle‖ on pense les unir,Elle prend aussitôt le change,Et leur cède le cœur‖ qui les veut retenir.

Défais-toi donc, mon fils,‖ de tout le corruptible,Bannis bien loin de toi‖ tout cet empêchement,Si tu veux que ton cœur‖ demeure susceptibleDe ce qu’a de plus doux‖ son plein épanchement.Plongé dans la retraite,‖ et seul avec toi-même,Fais-en ton seul plaisir‖ et ton unique bien ;Adore son auteur suprême,Et fuis l’amusement‖ de tout autre entretien.

Redouble à tous moments‖ l’ardeur de ta prière,Afin que je te donne‖ un esprit recueilli,Une pureté d’âme‖ inviolable, entière,Un tendre et long regret‖ d’avoir longtemps failli :Ne compte à rien le monde ;‖ et quand cet infidèlePar quelques hauts emplois‖ émeut ta vanité,Préfère ceux où je t’appelleÀ tout l’extérieur‖ dont tu te vois flatté.

Tu ne peux contempler‖ mes augustes mystères,M’offrir une âme pure‖ et des vœux innocents,Et laisser tout ensemble‖ aux douceurs passagèresCe dangereux aveu‖ de chatouiller tes sens.Il faut qu’un saint exil,‖ par un pieux divorce,De tes plus chers amis‖ sache te retrancher,Et rejette toute l’amorceDes satisfactions‖ qui viennent de la chair.

Ainsi Pierre autrefois,‖ ce prince des apôtres,Savoit en éviter‖ le piége décevant,Et pour à son exemple‖ attirer tous les autres,Il les prioit lui-même,‖ et leur disoit souvent :« Contenez vos desirs,‖ et marchez sur la terreComme si vous étiez‖ en pays étranger ;Ce sont eux qui vous font la guerre,Et leur plus doux appas‖ fait le plus grand danger. »

Oh ! Que l’homme à la mort‖ porte de confiance,Quand il n’a dans le monde‖ aucun attachement,Qu’il s’est dépris de tout,‖ et que sa conscienceA su se faire un fort‖ de ce retranchement !Mais il n’est pas aisé,‖ ni que l’esprit maladeRompe ainsi tous les fers‖ dont il est arrêté,Ni que la chair se persuadeQuels biens a de l’esprit‖ l’entière liberté.

Il le faut toutefois,‖ du moins si tu veux vivreAinsi qu’un vrai dévot,‖ avec ordre, avec soin ;Il te faut affranchir‖ des assauts que te livreTout ce qui te regarde‖ ou de près ou de loin :Il est besoin surtout‖ de vigilance extrême,D’un cœur bien résolu,‖ d’un courage affermi,Et de te garder de toi-même,Comme de ton plus grand‖ et plus fier ennemi.

Tout le reste aisément‖ avoûra sa défaite,Si tu sais de toi-même‖ une fois triompher :Le combat est fini,‖ la victoire est parfaite,Quand l’amour-propre fuit,‖ ou se laisse étouffer.Qui se dompte à ce point‖ qu’il tient partout soumiseSa chair à sa raison,‖ et sa raison à moi,Ne craint plus aucune surprise,Et demeure le maître‖ et du monde et de soi.

Oui, quand l’homme en est là,‖ la bataille est gagnée ;Mais pour y parvenir‖ il faut bien commencer,Avec force et courage‖ empoigner la cognée,Et jusqu’en la racine‖ à grands coups l’enfoncer :C’est ainsi qu’on détruit,‖ c’est ainsi qu’on arracheL’amour désordonné‖ qu’on se porte en secret,Et c’est ainsi qu’on se détacheEt de l’intérêt propre,‖ et de tout faux attrait.

De ce vice commun,‖ de cet amour trop tendreOù par sa propre main‖ on se laisse enchaîner,Coulent tous les desirs‖ dont il se faut défendre,S’élèvent tous les maux‖ qu’il faut déraciner ;De là descend le trouble,‖ et de là prend naissanceTout cet égarement‖ qui brouille tes souhaits ;Et qui peut briser sa puissanceS’assure en même temps‖ une profonde paix.

Mais il en est fort peu‖ dont la vertu sublimeRéduise tous leurs soins‖ à bien mourir en eux,À bien anéantir‖ toute la propre estime,Et du propre regard‖ purifier leurs vœux.Ce charmant embarras‖ les retient, les rappelle :Enveloppés en eux,‖ ils n’en peuvent sortir,Et leur âme toute charnelleÀ prendre un vol plus haut‖ ne sauroit consentir.

Quiconque cependant‖ veut marcher dans ma voie,Et suivre en liberté‖ la trace de mes pas,Doit de tous ces desirs‖ que l’amour-propre envoieSous de saintes rigueurs‖ ensevelir l’appas,Combattre dans son cœur‖ et vaincre la nature,Ne lui rien accorder‖ qu’elle ait trop desiré,Et pour aucune créatureN’avoir aucun amour‖ qui ne soit épuré.

Versification

Forme
12 huitains (huitains)
Rimes
12(ababcdcd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
12 huitains
Mots à la rime
a alliage / courage féminine, classiqueb mondains / dédains masculine, classiquec mélange / change féminine, classiqued unir / retenir masculine, classiquea corruptible / susceptible féminine, classiqueb empêchement / épanchement masculine, classiquec toi-même / suprême féminine, classiqued bien / entretien masculine, classiquea prière / entière féminine, classiqueb recueilli / failli masculine, classiquec infidèle / t’appelle féminine, classiqued vanité / flatté masculine, classiquea mystères / passagères féminine, classiqueb innocents / sens masculine, classiquec divorce / l’amorce féminine, classiqued retrancher / chair masculine, classiquea apôtres / autres féminine, équivalenteb décevant / souvent masculine, classiquec terre / guerre féminine, classiqued étranger / danger masculine, classiquea confiance / conscience féminine, classiqueb attachement / retranchement masculine, classiquec malade / persuade féminine, classiqued arrêté / liberté masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb soin / loin masculine, classiquec extrême / toi-même féminine, classiqued affermi / ennemi masculine, classiquea défaite / parfaite féminine, classiqueb triompher / étouffer masculine, classiquec soumise / surprise féminine, classiqued moi / soi masculine, classiquea gagnée / cognée féminine, classiqueb commencer / l’enfoncer masculine, classiquec arrache / détache féminine, classiqued secret / attrait masculine, classiquea tendre / défendre féminine, classiqueb enchaîner / déraciner masculine, classiquec naissance / puissance féminine, classiqued souhaits / paix masculine, classiquea sublime / estime féminine, classiqueb eux / vœux masculine, classiquec rappelle / charnelle féminine, classiqued sortir / consentir masculine, classiquea voie / envoie féminine, classiqueb pas / l’appas masculine, classiquec nature / créature féminine, classiqued desiré / épuré masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Imitation De Jésus-Christ, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862· numérisation poesies.net· Sources